Bulletin no 23 - Automne, 1998

Note de la rédaction
Sécurité aérienne
Facteurs humains dans la gestion de la faune
Deux études de cas
Base d'Elmendorf (Alaska) de la USAF
Base aérienne d'Eindhoven (Hollande)
Beaucoup de bulletins précédents ont porté sur divers aspects et questions opérationnels liés à la gestion de la faune dans les aéroports, qui allaient de lidentification des oiseaux à des précisions sur les activités de gestion de la faune.
Dans ce bulletin, nous nous pencherons sur les facteurs humains qui entrent en jeu dans la gestion de la faune dans les aéroports, du point de vue de la gestion du risque. Pour ce faire, nous analyserons et appliquerons le modèle proposé par Reason1 pour comprendre les facteurs humains2 et leurs incidences sur la gestion de la faune dans les aéroports. Nous insisterons sur la nécessité délaborer et de mettre en uvre des règlements et des politiques régissant la gestion de la faune dans les aéroports et leurs environs.
Dans le prochain bulletin, nous examinerons les principales composantes dun plan de gestion de la faune et proposerons des principes daction dans ce domaine. Les autorités aéroportuaires reconnaissent de plus en plus limportance de la gestion de la faune sur place, ce qui donne lieu à lélaboration de plans professionnels de gestion de la faune.
En général, léquipement aéronautique est maintenant si fiable que le seul moyen de réduire davantage le taux daccidents est de se concentrer sur lamélioration du rendement humain. Nous devons nous pencher sur les facteurs humains à la source des accidents3.
On examine souvent les facteurs humains dans le domaine de laviation en fonction dun modèle élaboré par un psychologue britannique, le professeur James T. Reason4. Dans ce modèle, les interventions humaines au sein du système daviation global sont représentées par les cinq niveaux suivants :
Ce que font ou ne font pas les intervenants à chacun de ces niveaux peut contribuer aux risques daccident.
La Figure 1 représente les cinq niveaux de ce modèle. Les contributions possibles à un accident sont représentées graphiquement par des trous à chaque niveau. Dans ce modèle, un accident survient lorsque les trous à chacun des niveaux sont alignés. Fort heureusement, cela se produit rarement.
Reason soutient que les accidents se produisent lorsque, à cause de conditions latentes (qui existent à un certain moment dans certaines circonstances), un certain nombre déléments tournent mal. Dans les faits, ces conditions se conjuguent, parfois presque imperceptiblement, pour « causer » des accidents. Au nombre des conditions latentes peuvent figurer les suivantes : absence de plan global de gestion de la faune chez les cadres supérieurs, réaffectation par les cadres intermédiaires des fonds prévus pour la formation ou les activités de gestion de la faune, ou mise en uvre par les cadres hiérarchiques de mesures de gestion de la faune au fil des incidents (Note de la rédaction : en moyenne, il y a environ 1 chance sur 600 quune condition latente donne lieu à un accident).

Les défaillances actives se rapportent aux interventions des personnes directe_ment en cause qui contribuent à causer un accident, p. ex. un agent de gestion de la faune qui néloigne pas les oiseaux dune piste en service, un contrôleur aérien qui ninforme pas léquipage de conduite de la présence doiseaux ou une réponse inopportune de léquipage de conduite à une situation de péril aviaire.
[Traduction] Les défaillances actives entraînent habituellement des effets immédiats et de durée plutôt courte, tandis que les conditions latentes peuvent être inactives pendant un certain temps et ne causer aucun tort particulier jusquà ce quelles se conjuguent à des circonstances locales pour rendre inopérants les dispositifs de défense du système. Les défaillances actives sont attribuables au personnel de première ligne, tandis que les conditions latentes viennent des échelons supérieurs de lorganisation et des organismes liés à la fabrication, à la passation de contrats et à la réglementation ainsi que des agences gouvernementales5.
On peut utiliser le modèle de Reason pour comprendre limportance, dans la prévention des impacts doiseaux, des facteurs humains, aux divers niveaux de responsabilité associés à la gestion de la faune dans les aéroports. Le tableau suivant est adapté du modèle de Reason pour le personnel et les conditions en cause dans les programmes de gestion de la faune dans les aéroports.
| Niveau | Programmes de gestion de la faune |
| 1. Responsabilités des cadres supérieurs | Règles, règlements et politiques régissant le
fonctionnement dun programme de gestion de la faune dans un aéroport, p. ex.
:
Les problèmes à ce niveau (p. ex. procédures périmées, pratiques non réglementées, politiques imprécises ou absence de responsabilité) peuvent passer inaperçus pendant des années. Pour cette raison, on considère quils mènent à des conditions latentes. |
| 2. Responsabilités des cadres hiérarchiques | Procédures opérationnelles régissant tous les aspects de
la gestion de la faune, p. ex. :
Formation et orientation des agents de gestion de la faune et dautres employés, p. ex. :
Comme dans le premier niveau, les problèmes à ce niveau peuvent passer inaperçus pendant des années et on les considère comme des conditions latentes. |
| 3. Conditions en cours | Conditions en cours entourant une activité particulière,
p. ex. :
On considère que ces conditions sont des conditions latentes parce quelles ne sont quindirectement reliées aux impacts doiseaux. |
| 4. Interventions des personnes en cause | Rendement au travail des agents de gestion de la faune,
p. ex. :
Les défaillances reliées aux personnes immédiatement en cause dans un impact doiseaux sont considérées comme des défaillances actives. |
| 5. Mesures de protection | Mesures en place pour détecter les erreurs ou prévenir les
problèmes, p. ex. :
Le défaut de prévoir des mesures de protection convenables est considéré comme une condition latente. |
Les cinq niveaux proposés par Reason offrent un moyen de voir de quelle façon les intervenants dans un domaine comme la gestion de la faune sont directement et indirectement responsables de la sécurité aérienne. Les études de cas suivantes illustrent comment les facteurs humains peuvent se combiner pour entraîner des accidents désastreux causés par des impacts doiseaux. Dans chaque cas, les trous dans les cinq niveaux du modèle étaient alignés.
Le 22 septembre 1995 à environ 7 h 45, un Boeing E-3B Sentry du Système aéroporté dalerte et de surveillance (AWACS) attendait lautorisation de décoller de la base dElmendorf (Alaska) de la USAF pour une mission dentraînement habituelle6. Durant lattente, un appareil Lockheed Martin C-130 a décollé, dérangeant un troupeau de bernaches du Canada au repos sur lentrepiste adjacente à la piste. Un contrôleur a vu les bernaches mais nen a pas informé léquipage du E-3 ni la direction de laéroport.
Tandis que laéronef sélevait, un contrôleur principal a vu les bernaches prendre leur envol et se diriger directement dans la trajectoire du E-3. Un certain nombre doiseaux ont été aspirés par les moteurs no 1 (extérieur gauche) et no 2 (intérieur gauche).
[Traduction] Pendant que je conduisais sur une route située près de la piste, jai vu les moteurs nos 1 et 2 en feu; jai entendu un bruit ressemblant à celui que produit le calage des compresseurs, de fortes détonations provenant des moteurs. Je savais quil y avait un problème. Lappareil est passé au-dessus de moi. Il ne semblait pas prendre de vitesse et ne sélevait pas. Jai soudain vu la queue commencer à descendre, puis lappareil est allé dans le bois. (Interrogatoire dun témoin par les enquêteurs de la USAF)
Laéronef a heurté un secteur montagneux et boisé à moins de deux kilomètres de la fin de la piste. Il sest disloqué, a explosé et pris feu. Les 24 membres de léquipage ont péri. Une enquête officielle de la USAF sur laccident a conclu que laccident était directement causé par lingestion de bernaches du Canada par les moteurs nos 1 et 27.
Cadres supérieurs et hiérarchiques (commandant descadre et Bird Hazard Reduction Working Group BHRWG) : Le Bird Aircraft Strike Hazard (BASH) Reduction Program (AFR 127-15) de la USAF comprend des politiques relatives à la mise en uvre dun programme efficace de réduction du péril aviaire. Les documents du programme désignent également la personne responsable de la mise en uvre de ces politiques et exposent des procédures détaillées pour lélaboration dun programme BASH au niveau de lescadre, assorties dexigences opérationnelles.
Malgré lexistence de ces politiques et lignes directrices, lenquête sur laccident a conclu que le groupe de travail sur la réduction du péril aviaire (BHRWG) et la direction de laéroport
[Traduction] La présence de bernaches au repos sur lentrepiste na pas été décelée parce que la direction de laéroport ne disposait daucun plan de contrôle pour les repérer. Il est évident que le personnel savait que ces oiseaux constituaient un danger pour lappareil et avait pris des mesures pour les disperser à plusieurs reprises mais ses efforts pour déceler la présence de bernaches sur lentrepiste et pour les éloigner étaient insuffisants. Peu, voire aucune, des méthodes de patrouille et deffarouche_ment suggérées par lAFR 127-15 étaient en place. (Rapport denquête)
Conditions en cours : Selon les registres, la population de bernaches sur la base était passée de 1 000, en 1990, à 2 700, en 1995; le jour de laccident, environ 900 bernaches se trouvaient sur les terrains de la base.
Au cours des deux semaines qui ont précédé laccident, les agents de gestion de la faune avaient dispersé des bernaches de lentrepiste et en avaient abattu à deux reprises. Ces efforts nont toutefois pas suffi à empêcher les bernaches de se poser près de la piste. Environ un mois avant laccident, dans le cadre dune visite daide détat-major (VAEM) dune agence de sécurité, le plan opérationnel du BHRWG avait été approuvé. Il est à noter que cette visite avait eu lieu avant la migration, à un moment où la population de bernaches était faible. Les enquêteurs sur laccident ont conclu que lapprobation du plan opérationnel de lescadre par léquipe BASH a convaincu le BHRWG quaucun autre préparatif nétait nécessaire en vue de la saison de migration. Léquipe BASH a effectivement conseillé à la direction de laéroport dempêcher les bernaches de sétablir sur le terrain daviation.
Interventions des personnes en cause : Les enquêteurs ont constaté la pire combinaison possible de conditions opérationnelles à la base, p. ex. :
Selon des témoins, le contrôleur principal de laérodrome aurait dit avoir vu des bernaches prendre leur envol et se diriger directement dans la trajectoire de lappareil. Lorsquon a interrogé le contrôleur principal et un autre contrôleur en service au moment de laccident qui avait une excellente vue de la piste, ceux-ci ont invoqué leur droit au silence. Lenquêteur de laccident a conclu que les contrôleurs avaient le devoir davertir léquipage de conduite et que leur silence avait été un facteur contributif de laccident.
Mesures de protection : La principale mesure de protection dans ce cas a été la visite de léquipe BASH durant le mois qui a précédé laccident. Cependant, cette visite et lapprobation subséquente du programme peuvent avoir incité lescadre (commandement de la base) à croire quelle était prête, alors quen rétrospective, elle ne létait pas.
Aux environs de 16 h, le 15 juillet 1996, à la base aérienne d'Eindhoven (Hollande), un appareil belge Hercules C-130 de Lockheed a heurté un important vol d'oiseaux durant une tentative d'atterrissage interrompu. Trente-quatre passagers sur quarante et un ont péri dans l'écrasement. Lenquête a révélé la chaîne dévénements suivante durant la tentative datterrissage.

Conditions en cours : Peu avant le moment prévu pour latterrissage de lappareil Hercules C-130, on avait aperçu de la tour un troupeau doiseaux le long de la piste, près de la tour. Un employé chargé de surveiller les oiseaux et de les éloigner au besoin avait tiré plusieurs coups pour effaroucher les oiseaux à partir de la tour. Les oiseaux sétaient éloignés. Avant latterrissage du C-130, lagent de gestion de la faune et le contrôleur aérien avaient utilisé des jumelles pour vérifier si des oiseaux ne se trouvaient pas sur la piste; ils nen avaient vu aucun.
Plusieurs jours avant laccident, lherbe avait été tondue autour de la piste et lherbe coupée se trouvait toujours sur le sol au moment de laccident. Lenquête a révélé que, même si aucun oiseau navait été vu par lATC et lagent de gestion de la faune, il y avait en fait entre 500 et 600 étourneaux et vanneaux dans le gazon autour de la piste.
Cadres supérieurs et hiérarchiques : Ces conditions soulèvent un certain nombre de questions quant à la gestion de la faune par les cadres supérieurs et hiérarchiques.
Quelles politiques et directives de fonctionnement régissent les activités de gestion de la faune? Compte tenu de la présence manifeste doiseaux le long dune piste en service, pourquoi les activités de gestion de la faune se faisaient-elles à partir de la tour? Les patrouilles étaient-elles obligatoires dans ces circonstances?
[Traduction] Dans les aéroports, lherbe doit être courte (<10 cm) dans les zones immédiatement adjacentes aux pistes pour que les signaux et les phares soient visibles. Si on la laisse plus haute (15 à 20 cm) dans les secteurs gazonnés éloignés des pistes et dans dautres secteurs dentre_piste, de nombreuses espèces doiseaux, surtout celles qui présentent un danger particulier pour la sécurité aérienne (p. ex. les goélands et les étourneaux), utilisent moins les zones adjacentes aux pistes8.
Quelles politiques étaient en vigueur relativement à la modification de lhabitat et à la gestion de la faune, p. ex. hauteur de lherbe, moment de la tonte, enlèvement de lherbe coupée, etc.?
Interventions des personnes en cause : Plusieurs graves défaillances actives relativement au programme de gestion de la faune sont manifestes dans ce cas :
Mesures de protection : Y avait-il des mesures de protection en place (autres quune vérification visuelle avec des jumelles à partir de la tour) pour sassurer de lefficacité des techniques de dispersion des oiseaux?
Ces deux cas mettent en relief limportance de programmes de gestion de la faune convenablement gérés et mis en uvre. Les défaillances actives et les conditions latentes, si manifestes en rétrospective, soulignent limportance dactivités opérationnelles courantes tous les jours et montrent comment les méprises et de mauvaises décisions à tous les niveaux peuvent se combiner pour donner des résultats tragiques. Toutes les personnes intervenant dans la gestion de la faune dans les aéroports doivent effectuer périodiquement une analyse des facteurs humains de leurs programmes en ce qui a trait a) aux règlements et aux politiques, b) aux procédures opérationnelles, c) aux conditions fauniques en cours à laéroport et dans ses environs, d) aux réalités opérationnelles et e) aux mesures de protection.
TP8240
Gestion de la faune dans les aeroports
Bulletin no 23 Automne 1998
Les facteurs humains dans la gestion de la faune
Pour plus d'information, communiquez avec :
BruceMacKinnon
Specialist
Lutte contre la faune
Direction de la sécurité des aérodromes
330, rue Sparks, Place de Ville, Tour C
Ottawa, Ontario K1A 0N8
Ce cas est adapté de Fondation pour la sécurité aérienne, Accident Prevention. "Military Boeing 707 Strikes Birds After Liftoff; Damage to Engines No. 1 and No. 2 Results in Loss of Power and Impact with Terrain", vol. 53, no 11, novembre 1996. Toutes les citations utilisées dans cette étude de cas sont adaptées de cet article.