À la lettre

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Retour vers la piste
Monsieur le rédacteur,

Bien que je lise immanquablement Sécurité aérienne — Nouvelles dont j’estime fort le contenu, je n’ai jamais envoyé d’article. Au moment où j’écris ces lignes, cela fait environ 6 heures que j’ai entendu les dernières paroles frénétiques d’un pilote avant que son aéronef ne plonge vers un pré, après avoir décollé de la piste 35 de l’aéroport de Brantford en Ontario. Je venais de quitter l’aéroport de Grimsby à 12 h 30, j’étais en route vers une piste privée, près de Delhi, et je prévoyais ensuite prendre mon repas à Brantford. J’ai sélectionné la fréquence de Brantford afin de connaître la piste en service pour le retour de Delhi et, après quelque 10 minutes de « bavardage », j’ai entendu : « Mayday, Mayday... », puis le silence. L’UNICOM de Brantford a répondu, mais plus de message de l’aéronef en détresse. Je suis passé sur 121,5 espérant en savoir davantage sur l’appel d’urgence et, peut-être, pour offrir mon aide (un Maule à train classique peut se poser presque n’importe où), mais silence complet.

Peu après, l’UNICOM de Brantford a répondu à la demande d’un aéronef à l’arrivée et confirmé que l’on connaissait le lieu de l’écrasement de l’autre aéronef et que de l’aide avait été déployée. Au moment de l’appel de détresse, je me trouvais probablement à moins de 20 mi de Brantford. Quelque 30 minutes plus tard, je suis retourné à l’aéroport de Brantford et j’ai appris que l’avion en causeétait un Ryan Aeronautical Navion avec un homme et une femme à bord. J’ai également appris qu’un témoin avait déclaré avoir constaté que le pilote avait perdu la maîtrise de l’aéronef après une panne moteur et que l’aéronef s’était ensuite écrasé en piqué dans le champ. La possibilité que le pilote ait tenté de retourner vers la piste a été évoquée.

Mon départ de Brantford m’a amené, par hasard, près des lieux de l’écrasement, et j’ai compris que les chances de survie étaient nulles. Ces lieux m’ont également perturbé. Ils se trouvaient à environ un demi mille de l’extrémité de la piste et dans le premier quart ou tiers d’un pré, dans le prolongement de la piste 35. La plupart du temps, ça ferait un endroit parfait pour un atterrissage d’urgence. Un vent de 10 à 12 kt soufflait presque directement dans l’axe du champ. La formation élémentaire au pilotage insiste et s’attarde sur les risques que pose une tentative de retour vers la piste après une panne moteur; cependant, des pilotes de tous niveaux d’expérience se font prendre à essayer, souvent avec des conséquences tragiques.

Tôt dans ma formation au pilotage et grâce à d’excellents instructeurs, j’ai pris l’habitude d’inclure dans ma liste de vérifications au décollage une préparation en cas d’atterrissage d’urgence. Je parcours la piste du regard, je décide quels arbres ou obstacles nécessiteront que je dévie de l’axe d’atterrissage, ou si le vent permet un virage à gauche ou à droite vers une autre piste qui serait disponible. Puis, je me dis que je ne tenterais pas de retourner vers la piste si le moteur tombait en panne — j’amènerais l’avion là où un atterrissage forcé serait le moins risqué et j’assumerais les conséquences de mes actes. Je me préoccuperais de ma propre vie et de celle de mes passagers, et non de l’avion. Au fil des ans et de l’expérience, j’ai parfois eu l’impression d’être trop prudent et de trop m’inquiéter.

étant donné le peu de renseignements disponibles, je ne peux pour l’instant qu’émettre une opinion. Je présente mes sincères condoléances aux familles, aux amis et aux connaissances du milieu aéronautique qui seront touchés par la disparition de ces personnes. Je ne les connaissais pas, mais je leur dois une immense reconnaissance. Je ne remettrai plus jamais en question mes propres habitudes de prudence. J’espère que d’autres pilotes feront de même. Dans le cas contraire, qu’ils sachent qu’ils seraient bien intentionnés de le faire.

Greg Wallis
Caledon (Ontario)

NDLR : Merci beaucoup d’avoir écrit. Votre convaincant témoignage est très apprécié, et votre analyse de cet accident, certes basée sur des renseignements préliminaires, reflète la façon dont le malheur des autres sert de leçon à nombre d’entre nous. Le Bureau de la sécurité des transports (BST) achève son enquête sur cet accident (dossier n° A05O0258) et, une fois le rapport final publié, Sécurité aérienne — Nouvelles communiquera les faits qu’il aura établis. Le BST m’a autorisé à dire que l’enquête n’a pu établir avec certitude si le pilote avait tenté de retourner à l’aéroport. Je prête néanmoins depuis longtemps une grande attention à ce sujet controversé. La plupart conviennent qu’il s’agit d’une manoeuvre très dangereuse, mais certains maintiennent qu’elle est possible. Je voudrais renvoyer tous nos lecteurs au numéro 1/2005 de Sécurité aérienne — Nouvelles, dont l’article-vedette traitait du virage à 180 degrés.

Faites-nous parvenir vos histoires…

Sécurité aérienne — Nouvelles est à la recherche d’histoires personnelles et enrichissantes comme celle présentée ci-dessus. Racontez-nous des situations ou événements — qu’ils semblent remarquables ou non — qui vous ont servi de leçon. Faites-nous part de vos erreurs ou de celles dont vous avez été témoin, et vous permettrez ainsi aux autres de bénéficier des leçons apprises.



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