Sécurité aérienne - Nouvelles 2/2005

Sécurité du système

Retour au bercail

par Garth Wallace

Melville Passmore était amoureux. Notre jeune pilote privé avait rencontré sa nouvelle petite amie à l'église pendant les vacances.

« Je pense qu'elle a un oeil sur moi », annonça-t-il à l'école de pilotage, « alors, j'aimerais l'emmener faire un tour en avion. On pourrait peut-être aller dîner dans un endroit ouvert l'hiver. »

« Dîner » pour le jeune agriculteur voulait dire à midi. J'ai donc déplié une carte des environs et je lui ai répondu « le samedi, vous pouvez aller dîner à l'aéroport de London. »

« Est-ce qu'il y a une tour de contrôle à London? »

Notre terrain, à Homestead, dans le sud de l'Ontario, était contrôlé, mais Melville n'aimait pas parler à la radio.

« Il n'y a rien de l'autre côté de Toronto? » demanda-t-il. « Je pourrais suivre la rive du lac, comme nous l'avons fait pour ma vérification en circulation dense, avant de voir les grands immeubles. Si je reste sous la zone terminale, je n'aurais à parler qu'à l'aéroport du centre-ville et à Oshawa. »

« C'est vrai, et il y a un restaurant à Peterborough » ai-je répondu, tout en pointant ce terrain non contrôlé situé au nord-est de Toronto.

« Super, je vais réserver un Cherokee pour aller à Peterborough la fin de semaine prochaine. »

Je n'avais aucune inquiétude quant aux capacités de Melville à traverser Toronto. J'avais été son instructeur et je savais que j'avais affaire à un pilote qui, malgré son petit nombre d'heures de vol, était capable de se débrouiller tout seul. Il savait aussi se servir correctement de la radio, même s'il n'aimait pas tellement l'utiliser.

Puis ce fut le jour du rendez-vous. Je me suis arrangé pour être présent quand Melville est arrivé. Son visage rayonnait quand il m'a présenté sa petite amie. Il m'a tendu sa carte et son carnet de vol. « J'ai marqué la route, j'ai vérifié la météo et les conditions à l'aéroport et j'ai déposé un plan de vol, exactement comme vous me l'avez enseigné », dit-il.

Je n'ai pas mentionné à Melville que j'avais également appelé la station d'information de vol. Les prévisions faisaient état de conditions parfaites pour voler en hiver. Un anticyclone apportait un temps ensoleillé, des vents légers et des températures froides.

« Tout semble parfait, Melville » ai-je ajouté.

« OK, merci. »

J'ai donné toute la journée des leçons de pilotage dans un beau ciel dégagé. Je ne savais pas qu'un petit vent côtier s'était levé au-dessus du lac Ontario et avait poussé un excès d'humidité au-dessus de Toronto. Des averses de neige avaient commencé à tomber ça et là au-dessus de la mégalopole alors que Melville et son amie quittaient Peterborough.

J'étais en vol avec un élève quand le contrôleur local m'a appelé. « J'ai pensé que vous aimeriez savoir que Melville venait de déclarer une situation d'urgence au-dessus du centre-ville de Toronto », m'annonçat-il avec calme. « Apparemment, il neige là-bas. Il est en vol, mais on ne sait pas pour combien de temps encore. »

Retour au bercail

C'est le genre de nouvelles qu'un instructeur de vol redoute pardessus tout.

« Quelle est la nature de l'urgence », ai-je demandé. « Je ne sais pas. Je suppose qu'il neige. Toronto le suit au radar et il est sur la bonne route. Je vous rappelle dès que j'en sais plus. » « Merci. »

J'étais inquiet comme ce n'était pas possible, tout en me demandant pourquoi je m'en faisais tant. Je savais que Melville était capable de voler par visibilité réduite. La situation avait dû être grave pour qu'il déclare une urgence. Je voulais l'aider, mais je ne savais pas comment.

Le contrôleur m'a rappelé. « Melville s'en est tiré. Il est sorti de la neige et il va approcher de notre zone de contrôle d'ici peu. »

« Génial. Merci beaucoup. »

J'étais encore en vol quand Melville a appelé en approchant de la zone. Il est entré dans le circuit et s'est posé. De retour de ma leçon, j'ai trouvé Melville et son amie qui m'attendaient dans le salon. Notre ami l'agriculteur tournait nerveusement dans la pièce en attendant que j'en ai fini avec mon élève.

« Alors, champion », ai-je dit calmement, « il paraît qu'on a eu un problème. »

Il a pris une profonde respiration, s'est humecté les lèvres et a dit en guise d'introduction : « Heureusement que vous m'avez montré à piloter aux instruments. »

« La météo a fait des siennes? » ai-je demandé.

« En fait, il s'est mis à neiger après notre sortie de la zone de contrôle d'Oshawa sur le chemin du retour. » Melville parlait d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude et qui annonçait que le pire était à venir. « Alors, j'ai rebroussé chemin et j'ai remis le cap sur Oshawa. »

« C'est bien. »

« Non, pas si bien que ça. J'ai appelé la tour d'Oshawa et le gars m'a dit que sa météo était tombée à 800 pi dans un ciel obscurci et à deux mi dans de la neige légère. Il m'a demandé mes intentions. Je lui ai dit que j'allais me poser à Oshawa. Il voulait savoir si j'avais une qualification de vol aux instruments et si l'avion était équipé IFR. Je lui ai répondu que l'avion avait les instruments qu'il fallait et que je m'en servais. Il m'a alors demandé mes conditions de vol, et je lui ai dit que c'était calme et qu'il neigeait. »

Dans le cadre de son cours de pilote privé, Melville s'était bien débrouillé pendant les leçons consacrés au vol aux instruments. Je pouvais me l'imaginer volant dans une neige légère, la langue sortie, pendant qu'il se concentrait sur la carte, sur le sol, sur les instruments, sur le GPS et sur la radio.

« Qu'est-ce qu'il a dit à ça? »

Melville a passé sa langue sur ses lèvres avant de répondre : « Il m'a demandé si je déclarais une situation d'urgence. »

« Et c'est ce que tu as fait? »

« Non. Je lui ai dit que je n'étais pas en situation d'urgence et que je voulais simplement me poser. Il m'a répondu que si je ne déclarais pas une situation d'urgence, je ne pourrais pas voler en VFR dans la zone de contrôle VFR d'Oshawa, à moins d'avoir une autorisation de VFR spécial. Alors, je lui ai demandé une autorisation de vol VFR spécial pour me poser à Oshawa, mais il m'a répondu que, pour l'instant, il me fallait rester à l'écart de la zone de contrôle à cause d'un appareil IFR à l'arrivée. » Notre jeune agriculteur plein de bon sens a secoué la tête d'un côté à l'autre. « Des fois, avec de tels types, il ne faut pas chercher à comprendre. »

« Et c'est à ce moment-là que tu as déclaré une situation d'urgence? »

« Non, j'ai ralenti et j'ai commencé à faire des ronds au-dessus de la rive du lac à 1 500 pi. Ce n'était pas vraiment le moment de faire du tourisme dans un temps pareil, mais de toute façon, il n'y avait pas grand-chose à voir. »

« Et ensuite, que s'est-il passé? »

« Le gars de la tour m'a dit que je me trouvais à proximité de la trajectoire de l'appareil IFR à l'arrivée et que je devais m'éloigner un peu. Alors, je me suis rendu au sud-ouest le long de la rive et j'ai continué. Je me suis dit que, en l'absence d'urgence, il valait autant retourner au bercail. » Cela signifiait que Melville avait fait virer son Cherokee en plein vers les gratte-ciel qui longent la rive du lac au centre-ville de Toronto.

La voix de Melville est devenue plus calme. « Le contrôleur d'Oshawa m'a demandé de contacter le contrôle terminal de Toronto. Je n'y tenais pas, mais j'ai affiché la fréquence. Ça parlait beaucoup, et je n'ai pas réussi à appeler, alors je suis passé sur l'ATIS [service automatique d'information de région terminale] de l'aéroport du centre-ville. On y disait qu'il y avait un plafond de 900 pi avec ciel obscurci et deux mi de visibilité dans de la neige légère. Comme ce n'était pas pire que les conditions actuelles, j'ai continué ma route au sud-ouest. » Notre jeune agriculteur m'a regardé en coin afin de voir ma réaction.

« Et ensuite? »

« J'ai appelé la tour de l'aéroport du centre-ville et j'ai demandé une autorisation de vol VFR spécial pour pouvoir traverser sa zone. »

« Et qu'est-ce que le contrôleur a répondu », ai-je demandé.

« Il voulait savoir un tas de choses : mon type d'avion, son immatriculation et où j'allais. Il m'a donné un code transpondeur, m'a demandé si j'avais une qualification de vol aux instruments et si l'avion était équipé pour les vols IFR. Je lui ai répondu que je pilotais un Cherokee et que j'allais à Homestead. J'ai ajouté que l'avion avait les instruments qu'il fallait et que je m'en servais. Il m'a ensuite demandé si je déclarais une situation d'urgence. »

« Et c'est ce que tu as fait? »

« Non, je lui ai dit que je n'étais pas en situation d'urgence. Je lui ai dit que j'allais à Homestead. » Melville a pris une respiration. « C'est dur de parler et de piloter en même temps. » Melville devait piloter manuellement son avion, car il n'avait pas de pilote automatique.

« Et qu'est-ce qu'il a dit? »

Melville a passé nerveusement sa langue sur ses lèvres. « Il m'a répondu qu'il ne pouvait me donner une autorisation de vol VFR spécial dans sa zone de contrôle et que, si je ne déclarais pas une situation d'urgence, j'allais être obligé de rester à l'écart de sa zone. » Cela dit, Melville s'est tu. J'ai attendu. Il regardait le plancher et, manifestement, il n'avait pas envie de me raconter la suite. La seule façon de contourner l'espace aérien de l'aéroport du centre-ville consistait à voler au sud, à cinq milles au large de la rive du lac Ontario.

« Qu'est-ce que tu as fait? » ai-je demandé calmement.

D'une voix très douce, il m'a répondu : « C'est à ce moment-là que j'ai déclaré une situation d'urgence. »

« Et alors? »

« Au début, il m'a demandé d'attendre, puis il m'a autorisé à atterrir sur n'importe quelle piste, m'a donné le vent et m'a demandé de rester au sud de la rive jusqu'à ce que j'aie le terrain en vue. »

« Bon conseil », ai-je ajouté.

« Non, pas si bon que ça. Je lui ai dit que je n'avais pas l'intention de me poser, mais que j'allais à Homestead. »

« Il a dû être heureux d'entendre pareille réponse? »

Melville m'a regardé en coin, la langue sortie.

« Le contrôleur est resté silencieux quelques instants. Puis il m'a dit que les pilotes VFR déclaraient des situations d'urgence dans le mauvais temps afin de pouvoir se poser. Je lui ai répondu que mieux valait voler dans la neige que d'essayer de s'y poser. »

Notre jeune agriculteur pourtant assez réservé n'y était pas allé par quatre chemins. Je n'ai pu m'empêcher de sourire. « Et quelle a été sa réaction? »

« Il m'a répondu qu'il y avait des conditions VFR à Homestead. J'ai poursuivi ma route, espérant qu'il n'ait pas d'autres idées derrière la tête. Il m'a demandé de rappeler en quittant sa zone de contrôle, ce que j'ai fait. Ces types peuvent nous faire la vie dure, même quand il n'y a aucun autre appareil dans les parages. »

« Ils essayaient de t'aider à leur façon, Melville », ai-je dit.

« Est-ce que je me suis mis dans le pétrin? », m'a demandé notre jeune agriculteur.

« Je ne sais pas », lui ai-je répondu en toute honnêteté. « L'important, c'est que tu aies fait preuve de jugement et que tu te sois servi de tes aptitudes pour te sortir d'une mauvaise situation. La prochaine fois, tu devrais peut-être faire demi-tour plus tôt. Tu aurais pu retourner à Peterborough et attendre que le temps s'améliore. »

Melville a levé les yeux. « Oh non », dit-il en secouant la tête. « La situation aurait été pire encore. »

« Qu'est-ce qui te fait dire ça? »

Melville s'est gratté la tête et a lancé un regard complice en direction de sa petite amie. « Son père m'avait dit que si je ne la ramenais pas à la maison d'ici cinq heures du soir, j'allais entendre parler de lui. » Il a alors jeté un coup d'oeil à sa montre. « On est mieux de se dépêcher. »

Garth Wallace est pilote, conférencier et journaliste indépendant. Il demeure près d'Ottawa (Ontario). Il a jusqu'ici écrit huit livres sur l'aviation qui ont été publiés par Happy Landings (http://www.happylandings.com/). On peut le contacter par courriel à l'adresse suivante : garth@happylandings.com.

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