À la lettre

Une courte histoire de « saute-mouton dans le ciel »

C’était une journée d’été ensoleillée. Mon amie, sa fille et moi avions décidé de faire un tour d’avion, dans un appareil à voilure haute de quatre places. Après avoir passé quelques heures à notre destination, nous avons décidé de rentrer à la maison, car une perturbation s’approchait de la région.

La station d’information m’informe des conditions de vol VFR marginales à la base d’attache, avec une faible pluie. Cela ne me pose pas de problème, car je passe par un aérodrome de dégagement, dans des conditions de vol VFR, à moins d’une demi-heure de la base d’attache. Je vole à une altitude de 3 500 pi AGL, sous un couvert nuageux à 4 000 pi. Il n’y a aucune précipitation et la visibilité est bonne.

Nous nous trouvons à 15 minutes de vol de la base. Devant nous, la visibilité est réduite à cause d’une faible pluie et d’une mince couche nuageuse à 3 000 pi. Pour passer sous cette couche, il faudrait contourner un obstacle, ce qui rallongerait le vol d’une demi-heure. Cependant, si cette couche nuageuse à 3 000 pi est clairsemée, il ne me faudra que cinq minutes pour la survoler. De mon point de vue presque rasant, la couche me semble fragmentée. J’ai survolé des nuages fragmentés dans le passé pour diverses raisons en ne perdant jamais de vue une « ouverture de sécurité ». Je continue ma route. Quinze secondes après, je passe au-dessus d’une ouverture assez grande pour y descendre. Je vois la zone de visibilité réduite. J’ai une mauvaise intuition.

Vingt secondes plus tard, je ne distingue plus les deux couches de nuages. Mon intuition se fait plus vive et je fais un virage de 180° vers mon « ouverture de sécurité ». Une fois dans cet espace, je sors les volets à moitié, réduis les gaz et effectue un piqué serré en spirale. Les nuages remplissent maintenant l’ouverture et je ne vais pas m’en sortir. Je redresse l’appareil. La peur m’envahit. J’aperçois au loin et au-dessus de moi le contour de nuages. Même avec les volets rentrés et en montée à pleine puissance, je ne peux sortir du nuage qui se forme autour de moi. Mon cœur s’affole.

Je replace l’appareil en position horizontale et amorce un virage. Je suis entraîné de force dans un virage de plus en plus serré. À ce point, l’avertisseur de décrochage retentit sans interruption. Les instruments ne signifient plus rien pour moi. Je panique intérieurement et je m’efforce désespérément de ne pas perdre de vue si peu que ce soit le contour des nuages. Enfin, droit devant, des nuages au contour défini! Je me dirige vers eux, toujours en vol lent. Je ne les vois plus! Le nuage se forme autour de moi! Une fois de plus, je suis forcé d’effectuer un virage serré.

Alors que le nuage continue de se former, je distingue à peine un contour, ce qui me permet de savoir où est le haut. Je suis maintenant complètement piégé et coincé dans un virage serré et l’avertisseur de décrochage retentit de plus belle. C’est affreux! Je suis terrifié et, certain de me faire engloutir dans le nuage, je me dis : « Je me suis vraiment planté cette fois-ci! Encore deux minutes et tout sera fini. Je vais tomber en vrille ou faire un piqué en spirale ». Puis, le voile blanc! Je suis dans un nuage! À ce moment précis, j’ai l’impression d’être en vol rectiligne en palier. C’est comme si j’étais devenu la proie du piège mortel que fait ce nuage. Alors j’éprouve un sentiment d’abandon et ma panique s’estompe quelque peu.

C’est alors que mon regard se pose sur les instruments. Le bleu vif de l’horizon artificiel a attiré mon attention et confirme une inclinaison à gauche, d’environ 60°. Soudain, tel un éclair, un nuage défini se dessine sur la fenêtre à 60°. Instinctivement, l’avion se replace en position horizontale. Nous sortons du nuage! J’abaisse le nez et l’avertisseur de décrochage s’éteint.

Je descends sous le nuage et rentre à la base sans autre incident. Je suis mal à l’aise et silencieux. Je me sens honteux d’avoir mis mes amies en danger de mort et je tente de cacher ce sentiment.

Mais comment y arriver? Je me rappelle monter à bord de l’avion alors que le mauvais temps approchait, que la fille de mon amie exprimait sa peur et que sa mère lui disait « ne t’en fais pas, car il (moi) ne ferait jamais quoi que ce soit qui nous mette en danger ». Cet incident s’est déroulé en moins de trois minutes et sur une superficie d’un mille carré (les données ont été enregistrées dans le GPS).

Lorsque je repense à cet incident, je n’aurais jamais pensé que cela puisse m’arriver.

Qu’est-ce qui nous a sauvés?

  1. La voilure haute ne s’est pas décrochée (je ne pouvais pas éteindre l’avertisseur de décrochage parce que j’étais dans un état de panique et que je me concentrais sur ma perte de référence visuelle).
  2. Nous sommes sortis du nuage avant que l’appareil n’adopte une assiette anormale.

J’ai toujours cru que je pouvais aller plus vite que les nuages. Bien que cela puisse être vrai, je sais maintenant que je ne peux pas aller plus vite qu’un nuage qui se forme. Je crois que c’est là le piège : de loin, on ne remarque pas bien un nuage qui se forme. C’est pourquoi je me suis laissé piéger en pensant que ce processus se faisait lentement et en douceur. Cependant, après avoir volé dans un nuage qui se formait autour de moi, je sais maintenant qu’on ne peut pas aller plus vite que ce phénomène!

Je raconte cette histoire non pour un éventuel lecteur, mais plutôt pour moi-même. Cette histoire ne sauvera peut-être pas de vie parce que, il y a quelques années, j’avais été invité à une réunion privée de partage d’expériences, par un pilote qui avait fait la même chose. Son histoire s’est terminée par un écrasement. Les larmes aux yeux et la voix tremblante, il a raconté le moment de terreur qu’il avait vécu un mois auparavant. À travers l’émotion qu’il montrait, je pouvais revivre ce moment avec lui et je lui étais reconnaissant d’avoir partagé son expérience, pensant que son erreur m’avait appris quelque chose. D’après son récit, je m’étais imaginé que la couche de nuage sous son appareil était ininterrompue, car il n’avait pas dit le contraire. Alors, dans mon esprit, il n’y avait aucun danger à jouer à « saute-mouton » au-dessus d’une couche de nuages fragmentés. L’est-ce vraiment?

Anonyme

NDLR : Merci beaucoup. L’image qui suit, tirée d’une de nos populaires affiches sur la sécurité, illustre bien la morale de votre histoire!

 

Avion qui survol contre le mauvais temps. Titullé:Le vol à vue par mauvais temps peut être fatal. Après tout, mieux vaut arriver un peu tard que jamais.

Faites un investissement judicieux...

... en prenant quelques minutes pour examiner l’Alerte à la sécurité de l’Aviation civile (ASAC) 2011-01, intitulée « RENSEIGNEMENTS DE SÉCURITÉ RELATIFS AU GIVRAGE AU SOL ET EN VOL ». Cette ASAC vise à informer tous les intervenants sur le givrage au sol et en vol, et a pour objet de mettre en relief le fait que le maintien des opérations aériennes dans des conditions givrantes engendre des risques additionnels. C’est du temps bien rempli!

Date de modification :