Chapitre 1 : Le problème

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Au Canada, des centaines de milliers de travailleurs ou de vacanciers se déplacent sur des voies navigables intérieures, des lacs et des rivières. De plus, des milliers de Canadiens gagnent leur vie en travaillant sur l'eau ou en la survolant. Selon les conditions climatiques locales, les déplacements ont lieu tout au cours de l'année ou sont limités à des périodes où les voies navigables sont exemptes de glace. Quoi qu'il en soit, pendant une bonne partie de l'année, surtout en hiver, au printemps et au début de l'été, l'eau est froide.

Récemment, en juin 2000, deux enfants se sont noyés par suite du naufrage du True North II, survenu en l'espace de deux minutes, dans la baie Georgienne (référence 162). Cet accident a suscité une réflexion sur les façons d'éviter d'autres tragédies de ce genre. Le port de gilets de sauvetage est déjà obligatoire. Y aurait-il lieu de modifier la réglementation? Au Canada, les embarcations ne doivent pas obligatoirement être munies de radeaux de sauvetage ou de combinaisons d'immersion lorsqu'elles circulent à proximité des berges, sur les voies navigables intérieures. Faudrait-il revoir cette politique? Toute éventuelle modification apportée à la politique relative au port de gilets de sauvetage ou à la présence de radeaux de sauvetage devraitelle être liée à la température de l'eau au moment où l'embarcation circule? Enfin, les normes canadiennes visant les combinaisons d'immersion sontelles adéquates et comment s'harmonisent-elles avec les normes sur les gilets de sauvetage et les normes internationales? Nous aborderons ces questions dans les chapitres qui suivent et y présenterons les conclusions de notre étude ainsi que des recommandations.

Noyade en eau froide : Comment et pourquoi cela se produit-il?

Les premiers comptes rendus de décès dus à l'immersion en eau froide remontent à l'Antiquité. Environ 450 ans avant Jésus-Christ, Hérodotus (référence 77) a fait le récit d'une expédition navale menée contre Athènes par le général perse, Mardonius. Il a nettement distingué la noyade de l'hypothermie lorsqu'il a affirmé que « Ceux qui ne savaient pas nager ont péri par noyade, d'autres sont morts de froid » (référence 56). Si les désastres maritimes se comptent par centaines de milliers, la cause médicale des décès a été rarement indiquée. En règle générale, le décès était imputé à la « noyade » ou au « fait d'être emporté par les flots ». Au XVIIIe et au XIXe siècles, James Lind (1762) a fait état des risques d'effondrement consécutif à un sauvetage (référence 102) et James Currie (1797) a noté une détérioration de l'état de ses sujets avant une amélioration (référence 41).

Le décès en mer était considéré comme un risque du métier. Avant 1807, il n'était pas interdit par la loi de faire couler délibérément un navire et ce n'est qu'en 1815 que la Royal Navy a cessé de recourir au recrutement forcé. Ainsi, l'utilisation de dispositifs tels que des gilets de sauvetage, pouvant faciliter les évasions, n'était pas encouragée. Les marins naufragés devaient s'agripper à des épaves de bois et à des barils d'eau et de rhum (référence 29). Depuis des temps très anciens, les Inuits ont compris les dangers d'une immersion soudaine en eau froide. Ils utilisaient des combinaisons nommées « peaux de printemps », qui consistaient en une peau de phoque ou un intestin de phoque cousu ensemble pour former une tenue complètement imperméable qu'ils endossaient lorsqu'ils naviguaient dans le kayak (Vanggaard, 1988) (référence 168). Une version de cette combinaison est exposée au Danish National Museum (Willett, 1988), (référence 172) (Bricket-Smith, 1924), (référence 26). Cependant, ce concept n'a pas été adopté par les marins et les pêcheurs professionnels.

Très peu d'efforts de conception de combinaisons d'immersion ont été faits jusque vers le milieu du XIXe siècle. Les seuls travaux sur du matériel de survie avaient été les premiers travaux du capitaine John Ross Ward qui a mis au point un gilet de sauvetage en 1851 pour la National Lifeboat Institution (référence 99). En 1869, le capitaine Stoner a inventé un vêtement de sauvetage qu'il a breveté et qui était très révolutionnaire pour l'époque. Il répondait à toutes les exigences fondamentales des temps modernes pour un vêtement de survie. Ce vêtement comportait une combinaison imperméable, un gilet de sauvetage, une protection pour la tête, un dispositif de signalement et des plaquettes pour les mains qui facilitaient les déplacements dans l'eau (figure 1) (référence 44).

Figure 1 : Vêtement de sauvetage breveté par le capitaine Stoner

Vêtement de sauvetage breveté par le capitaine Stoner

Lee (1960) rapportait que : « Un vêtement de protection avait été apporté des États-Unis par Merriman vers 1870. Il consistait en une combinaison complètement imperméable dont la partie supérieure était gonflée d'air et qui protégeait le corps de la perte de chaleur; le visage était la seule partie du corps exposée. Lorsque la combinaison était gonflée, elle avait une flottabilité de 30 livres1. La Chambre de commerce en a acheté un certain nombre en 1872 et en a doté chacun des postes d'embarcations de sauvetage » (référence 96). Avec l'apparition des premiers bateaux en fer aux alentours de 1850, non seulement les navires coulaient plus rapidement, mais les épaves pouvant servir à la flottaison étaient moins nombreuses, d'où une augmentation du nombre de pertes de vie en mer. En 1871, on avait rapporté que 2 740 marins britanniques avaient péri en mer par noyade (référence 29).

Aury (1955) écrivait que : « En 1875, le capitaine Boyton, qui portait un costume de bain gonflable, a tenté de traverser la Manche, en se propulsant à l'aide de pagaies et d'une petite voile. Après seize heures dans l'eau, il a dû abandonner. Dans une seconde tentative, deux mois plus tard, il a transporté avec lui des provisions, des fusées et une trompette et a réussi la traversée entre le cap Gris- Nez et Dover en 24 heures » (référence 12). Nul n'a porté attention aux observations faites par Lawrence Beesley (1912) (référence 20), survivant du Titanic, lorsqu'il a fait remarquer que les victimes portant des gilets de sauvetage et se trouvant dans des eaux calmes mais froides étaient mortes de froid. La cause officielle des décès a été la noyade. Même si le Comité international pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS) a été formé immédiatement après cet accident, aucune pensée n'a été consacrée à la protection personnelle. Tout le monde était obsédé par le fait de flotter dans l'eau et non pas sur l'eau. En 1912, M. Boddy a fait la démonstration de son gilet de sauvetage « Boddy » dans les eaux de la Manche au large de Cowes, mais ses efforts n'ont rien donné même si le gilet a été approuvé par le Board of Trade for Aviation (référence 1).

Après le naufrage de l'Empress of Ireland, en 1914, un certain M. Macdonald de Portland, en Oregon, a fait la démonstration de sa combinaison de survie en caoutchouc imperméable et de son gilet de sauvetage dans le port de Montréal, mais personne n'y a porté attention (référence 29). Pendant la Première Guerre mondiale, 12 000 marins de la marine marchande britannique et 5 354 officiers de marine et marins allemands se sont noyés et, encore une fois, personne ne s'est demandé pourquoi (Gilbert, 1994) (référence 50). Vers la fin de cette guerre, Walter Fry a mis au point une combinaison de sauvetage qui a été testée par la marine américaine en janvier 1918 au chantier maritime de la marine à Brooklyn, mais rien ne semble avoir abouti de cette tentative non plus (Hiscock, 1980) (référence 79). Finalement, la marine et la garde côtière américaines ont mis au point un vêtement de survie et de flottaison combiné pour les aviateurs. Le « Dreadnaught Safety Suit » était fait de tissu caoutchouté rembourré de kapok qui, selon les témoignages, avait été utilisé à la base aéronavale de Pensacola à l'hiver 1918–1919 (référence 29).

Après la Première Guerre mondiale, le British Merchant Advisory Committee s'est réuni en 1922 pour examiner différents dispositifs de sauvetage (référence 112). L'étude qu'il a fait des bilans des décès entre 1914 et 1922 a révélé que 10 024 (21 %) membres d'équipage et passagers de navires commerciaux avaient péri en mer. L'ensemble du rapport portait sur les multiples défaillances qui s'étaient produites pendant la mise à l'eau des radeaux de sauvetage. Une toute petite section a été consacrée à une simple expérience appliquée de physiologie en eau froide menée par Hill sur l'effet de vêtements sur l'assistant de laboratoire, M. Pergarde, qui était vêtu d'une blouse de laboratoire, d'un ciré et de cuissardes. Il a été exposé à des températures de l'eau inférieures à 16 °C. La conclusion significative a été que :

« les vêtements, qu'ils soient mouillés ou secs, protègent le corps d'un refroidissement et qu'en ajoutant une couche caoutchoutée par-dessus ces vêtements on obtient une meilleure protection contre le refroidissement ».

Malgré cela, personne n'a réagi à cet énoncé très juste et censé et aucune recommandation dictée par cette découverte n'apparaît dans ce gros rapport. L'observation a été citée en annexe seulement!

En 1928, le Vestris a sombré au large de la baie Chesapeake et 112 passagers et membres d'équipage ont péri. Le comité SOLAS a été reconvoqué mais il n'a fait aucune recommandation quant à la pour suite de la recherche sur les vêtements de protection personnelle. Le seul geste positif fait en 1928 a été d'utiliser un mannequin de tailleur pour tenter d'étudier la performance du gilet de sauvetage et des cirés de protection dans des eaux turbulentes. Cette mesure a été précipitée par la perte dans la Manche de 17 membres d'équipage d’une embarcation de sauvetage de Rye Harbour (référence 100). Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et pendant les dix années qui ont suivi, la tendance était d'améliorer la flottaison dans l'eau plutôt que sur l'eau à l'aide d'embarcations de sauvetage, de flotteurs de type Carey et de radeaux de types Balsa, Spanner ou Denton.

Ce sont les lacunes constatées dans les dispositifs de sauvetage pendant la bataille de l'Atlantique de la Seconde Guerre mondiale qui ont stimulé l'examen scientifique du problème. Les progrès dans la conception et la mise au point de combinaisons d'immersion seront analysés au chapitre 2.

Comme l'a fait remarquer Golden (1996) (référence 57), les enquêtes officielles destinées à prévenir la répétition d'autres événements fâcheux ont davantage tenté de faire la lumière sur les causes des désastres que sur les causes du décès des membres de l'équipage et des passagers. Le récent Rapport d'enquête sur accident maritime du Bureau de la sécurité des transports du Canada portant sur le naufrage du True North II, dans la baie Georgienne en juin 2000, compte 63 pages (référence 162). Seules cinq phrases font allusion au fait que deux élèves de septième année y ont perdu la vie. L'une des phrases indique de manière laconique que « …Par la suite, les corps ont été examinés par le coroner qui a déterminé que les victimes ont péri noyées ». Nul ne s'est interrogé sur les raisons de leur noyade ni ne s'est même demandé si les victimes savaient nager. Ainsi, le financement et l'orientation de la recherche sur la physiologie et les facteurs humains sont loin d'avoir suivi les progrès technologiques de l'architecture navale.

Connaissances physiologiques relatives à l'immersion jusqu'à 1995

Le Medical Research Committee (référence 110) a publié en 1943 une brochure intitulée « The Guide to the Preservation of Life at Sea After Shipwreck » à la lumière des observations faites par les médecins de la marine ayant traité les survivants ainsi que des témoignages reçus de 279 survivants. C'est de ces éléments d'information que découle toute la recherche actuelle sur la physiologie.

Deux autres rapports publiés après la guerre allaient mettre au jour le nombre scandaleux de décès en mer qui auraient pu être évités. Dans le premier cas, il s'agissait du rapport Talbot (référence 147), paru en 1946, qui a fait ressortir les lacunes des ceintures de sauvetage de la RN et des flotteurs de type Carley. Plus de 30 000 hommes ont péri après avoir abandonné leur navire, autrement dit au cours de la phase de survie. Dans le deuxième cas, il s'agissait du rapport du Medical Research Committee réalisé par McCance et ses collaborateurs (1956) qui portait sur les risques auxquels étaient exposés les hommes à bord de navires perdus en mer de 1940 à 1944 et qui renfermait une analyse plus poussée des causes des décès en mer (référence 108).

Les premiers travaux importants sur la question ont été réalisés sous les auspices du Royal Navy Personnel Research Committee et, par la suite, du Royal Navy Institute of Naval Medicine. Les grandes lignes de ces études sont résumées dans la monographie du professeur Keatinge (1969) (référence 92). Il ressort nettement de ces travaux que l'être humain ne peut maintenir sa température interne lors d'une immersion dans une eau dont la température est inférieure à 25 °C, s'il est conscient et frissonne. La température corporelle chutera progressivement jusqu'à ce que le décès survienne. Or, en réalité, le problème est plus complexe.

Golden et Hervey (1981) (référence 56) distinguent quatre stades que traverse l'être humain immergé en eau froide avant de perdre ses moyens et de décéder. Ce qu'il importe surtout de signaler est que les stades 1, 2 et 4 étaient considérés comme ne présentant qu'un intérêt purement théorique, de sorte qu'ils ont eu peu d'incidence sur la politique relative à la survie, les règlements internationaux et les dispositifs de sauvetage. Les efforts ont essentiellement consisté à prédire l'installation de l'hypothermie et à trouver des façons de l'éviter. Autrement dit, on ne tient toujours pas compte, lors de la conception des dispositifs de secours, des effets physiologiques qui découlent des deux premiers stades de l'immersion en eau froide. Ainsi, les fusées sont encore emballées sous vide dans des sacs de polythène et elles n'ont simplement pas pu être utilisées lors du naufrage de l'Estonia, personne n'ayant la force de préhension ou la sensibilité tactile voulues pour ouvrir les sacs. L'écope qui se trouvait dans le radeau de sauvetage de l'Estonia était enveloppée dans du polythène et le survivant qui a tenté de percer le sac avec ses dents a dû y renoncer après avoir perdu plusieurs dents!! (Référence 43). Tous ceux qui travaillent ou pratiquent des sports nautiques sur l'eau ou qui la survolent, ceux qui conçoivent l'équipement de survie ainsi que les coroners et les pathologistes qui cherchent la cause des décès dans des accidents marins doivent connaître ces quatre stades.

Stade 1. Réaction initiale à l'immersion ou état de choc dû au froid

Au début de l'immersion, le sujet prend une profonde inspiration, ce qui multiplie par quatre le volume d'air dans ses poumons. Ce phénomène, appelé hyperventilation sévère, peut en soi entraîner de légers spasmes musculaires et la noyade. Parallèlement, on observe une augmentation marquée du rythme cardiaque et une élévation importante de la tension artérielle. Ces réactions cardiaques peuvent provoquer la mort, surtout chez les sujets âgés, moins bien portants. Ces effets durent pendant les deux ou trois premières minutes, précisément au stade critique de l'abandon du navire (Tipton, 1898) (référence 153), (Tipton et coll., 1994) (référence 157).

Il n'est pas rare qu'une personne décède à la suite d'un choc dû au froid. Chaque année, la presse canadienne rapporte régulièrement des exemples typiques de ce phénomène et démontre avec preuve à l'appui que le choc dû au froid tue.

Un adolescent se noie après un plongeon à l'heure du midi (Globe & Mail, 16 avril 1998)

Toronto – Un élève du secondaire de 14 ans s'est noyé hier après avoir plongé dans les eaux glacées du lac Ontario. Quelques heures après l'incident, la police ne sait toujours pas pourquoi Peter Arthur s'est aventuré dans l'eau, dont la température avoisinait alors les 4 degrés. Deux autres adolescents étaient avec lui à ce moment-là. Lorsque Peter n'a plus refait surface, ses amis ont demandé de l'aide à des ouvriers de la construction qui travaillaient à proximité, qui ont appelé la police. Dès leur arrivée sur les lieux, les policiers ont plongé dans le lac qui avait, à cet endroit, près de trois mètres et demi de profondeur, et ont recherché l'adolescent pendant 10 minutes, jusqu'à ce que l'eau glacée les force à regagner la berge, selon les explications du sergent McCann. Lorsque les deux policiers se sont assis sur des rochers à proximité, blottis dans des couvertures, des membres de l'unité marine de la police de Toronto sont arrivés et ont repris la recherche. En ratissant le périmètre avec un filet, ils ont trouvé l'adolescent qui, à ce moment-là, était resté dans l'eau pendant près de 30 minutes. Les pompiers ont pratiqué la réanimation cardiovasculaire jusqu'à l'arrivée des ambulanciers paramédicaux qui ont continué le traitement. Le décès de Peter a été prononcé à l'East General Hospital de Toronto à 12 h 55.

Un fêtard se noie après avoir tenté un bain de l'« ours polaire » (Globe & Mail, 3 janvier 2000)

Un homme qui célébrait la veille du Jour de l'An à une fête organisée sur un lac gelé s'est noyé lorsqu'il a plongé dans un trou pratiqué dans la glace. Adrian Weber, 38 ans, jouait au hockey avec 25 amis la veille du Jour de l'An sur le lac Kingsmere lorsqu'il a tenté de prendre un bain de l'ours polaire en nageant la distance de deux mètres séparant deux trous pratiqués dans la glace. M. Weber a plongé vers 1 h 30. Comme il ne refaisait pas surface, ses amis ont sauté dans l'eau mais ils ont été incapables de le retrouver. Ce sont les pompiers qui ont retrouvé le corps le samedi près de l'endroit où il avait plongé. « L'eau ne montait pas plus haut que la taille et il a essayé de nager entre les deux trous, » a raconté son frère de 44 ans, Christoph Weber. « Il a dû perdre son orientation ». « Ses amis ont plongé tout de suite après lui munis d'une corde et ont tenté de le retrouver. Ils ont conduit la voiture sur la glace et ont dirigé les phares sur le trou pour y voir un peu plus clair. Il faisait sombre et on n'y voyait pas grand chose. » Selon son frère, Adrian était en bonne santé et bon nageur.

Les espoirs s'estompent à Terre-Neuve de revoir les adolescents qui ont disparu dans l'océan à Pouch Cove (Mail Star Chronicle Herald, 9 mars 2001)

Des centaines de personnes s'étaient assemblées sur la grève de cette petite communauté côtière jeudi soir alors que l'espoir faiblissait de retrouver les trois adolescents emportés dans l'océan alors qu'ils jouaient sur des plaques de glace. La police a rapporté que quatre garçons entre 16 et 18 ans sautaient d'une plaque de glace à l'autre à près de 50 mètres de la rive lorsque l'un d'entre eux est tombé dans l'eau glacée et a glissé sous la glace. Ses camarades ont essayé de le sauver, mais deux d'entre eux ont été entraînés dans l'océan par une vague. Le quatrième a réussi à revenir au bord. Une femme, qui voulait garder l'anonymat, a dit que les gens qui se trouvaient sur la plage ont tenté de porter secours aux jeunes en leur lançant une corde. Elle a dit que l'un d'entre eux a tenté de saisir la corde, mais qu'il était trop faible pour s'y agripper suffisamment.

Stade 2. Immersion de courte durée ou épuisement à la nage

À ce stade, soit dans les trois à trente minutes qui suivent l'immersion, il semble que le décès se produise lorsque les victimes tentent de nager. Il est devenu évident qu'il faut accorder beaucoup plus d'attention à l'épuisement à la nage comme cause de mortalité. Il faut aussi comprendre que la capacité de nager en eau tiède n'influence en rien la capacité de nager en eau froide. Le témoignage classique entendu devant le coroner est le suivant : « Nous l'avons vu tomber par-dessus bord, il a commencé à nager et avant que nous ayons le temps de faire demi-tour pour essayer de voir à quel endroit il était tombé, nous l'avions perdu, il avait disparu. Comment cela se peut-il? Il était un excellent nageur. »

On a cru que le décès était attribuable à des réactions respiratoires et cardiovasculaires qui avaient déjà commencé à se manifester au début de l'immersion. Une autre théorie était que le contact entre l'eau froide et le nez et la bouche entraîne le « réflexe de plongée », d'où un arrêt de la respiration (apnée), un ralentissement du rythme cardiaque (bradycardie), voire un arrêt cardiaque (asystolie).

Ce ne sont pas des événements rares et ils sont couramment rapportés dans les journaux. Le plus récent d'entre eux s'est produit seulement quelques semaines avant que ce document ne soit mis sous presse.

Un triste début, deux accidents en une fin de semaine (Halifax Herald, 18 juin 1996)

À Chester Basin, une femme de 37 ans s’est noyée alors qu'elle tentait de traverser à la nage la rivière Gold pour se rendre à la marina Goldwater. Environ 40 personnes, y compris des membres de la GRC, les pompiers et le personnel de la garde côtière ont entrepris des recherches. Son corps a été retrouvé une heure plus tard.

Michelle Yetman prenait un bain de soleil avec une amie un peu après 17 h lorsqu’elle a entendu des appels à l’aide venant de l’eau. « Au début,» a-t-elle dit, « je pensais que c'était juste des cris d'enfants qui jouaient dans l'eau. » Mais elle s’est ensuite rendue compte que ce n'était pas un jeu. « J'imagine qu'il avait dû perdre le souffle… donc, j'ai couru dans l'eau et j'ai nagé aussi vite que je le pouvais pour me rendre jusqu'à lui » a dit Michelle qui, incidemment, était une jeune secouriste. « L'eau était tellement froide, que j'avais l'impression de me frayer un chemin dans la glace. » Lorsqu’elle a atteint l’homme, elle a aidé la femme qui l'accompagnait, celle qui avait appelé à l’aide, à le maintenir au-dessus de l’eau jusqu’à ce qu’un autre secouriste arrive dans un canot. Elle a ensuite aidé à hisser l’homme à l'intérieur du canot, qui l’a ramené à la berge.

Un fils impuissant devant la mort de sa mère (Daily News, 5 juin 2002)

Un homme de Chester qui ne sait pas nager a vu, mardi, sa mère mourir dans les eaux glacées au large de l'île Quaker, Lunenburg Co. Kathleen Haase, 44 ans, et son fils Michael, 25 ans, avaient passé la journée à explorer une petite île verdoyante à 2 km au sud de Chester. Lorsque leur petit canot à moteur a commencé à dériver avec la marée, Kathleen Haase a essayé de le rattrapper à la nage. Elle savait nager, mais l'eau, mardi, était à environ 10 °C. Wayne et Geraldine Truck qui naviguaient près de l'île dans leur voilier de 11 mètres ont entendu les cris du fils qui appelait à l'aide. Wayne Truck a raconté, « Nous ne voyions aucune éclaboussure dans l'eau. » « Elle était sans aucun doute déjà morte. » Ils ont pu récupérer le canot à moteur qui dérivait et l'ont ramené à l'île lorsqu'ils ont découvert Kathleen Haase qui flottait le visage vers le bas dans une eau « très froide », à près de 50 mètres de la grève. Des équipes de sauvetage ont tenté de la ranimer sur le bateau et dans l'ambulance en direction de l'hôpital régional South Shore à Bridgewater. Mais elle n'a jamais repris conscience et on a prononcé son décès à l'hôpital.

Plusieurs points communs ressortent de ce genre d'accident :

  • les victimes savent nager;
  • l'eau est froide;
  • le décès s'est produit dans un intervalle de quelques minutes – beaucoup trop tôt pour que l'hypothermie ait eu le temps de s'installer;
  • les victimes étaient toutes en bonne santé;
  • l'accident s'est souvent produit en eau peu profonde;
  • les accidents se sont produits à peu de distance de la berge.

Le plus important, c'est que les secours étaient présents sur la scène de l'accident, mais que personne n'a reconnu le danger d'un décès soudain par un choc dû au froid dans le cas d'une personne en santé. C'est exactement pourquoi il ne faut pas assouplir les normes relatives au port de gilets de sauvetage et/ou transport de radeaux de sauvetage lorsqu'il est question d'activités se déroulant en eau froide. La présence à bord d'une RLS (avec un temps d'intervention entre 90 minutes et 2 heures) et le fait que le bateau navigue en groupe ou près de la rive n'est pas une raison d'exonération.

Le message clair est qu'une entrée soudaine dans l'eau froide sans protection est très dangereuse et devrait être évitée dans la mesure du possible. Cela s'applique à tout le monde, que ce soit des exploitants de bateaux commerciaux ou des adeptes de sports nautiques.

Stade 3. Immersion prolongée ou hypothermie

Équilibre thermique : notions de physique

Pour comprendre la cause de l'hypothermie, il est important de comprendre les notions de physique expliquant l'équilibre thermique chez l'humain.

La chaleur circule sous l'influence d'un gradient de température entre les points chauds et les points froids du corps. Ainsi, par temps froid, un gradient de température est établi, le long duquel circule la chaleur à partir des tissus profonds plus chauds vers les tissus plus froids de la surface du corps. La chaleur s'échappe alors du corps vers l'extérieur. Dans des conditions ambiantes normales, les échanges de chaleur entre le corps et le milieu ambiant obéissent à quatre mécanismes physiques : le rayonnement (R), la convection (C), la conduction (K) et l'évaporation (E).

R (Rayonnement). Tout objet qui contient de la chaleur, y compris le corps humain, émet un rayonnement thermique depuis sa surface.

C (Convection). Ce processus désigne le transfert de chaleur entre l'organisme et le milieu ambiant occasionné par le mouvement de molécules d'air ou d'eau au voisinage de la peau et leur remplacement par des molécules plus froides.

K (Conduction). Ce terme s'applique au transfert de la chaleur entre la peau et les surfaces avec lesquelles elle est directement en contact.

E (Évaporation). L'évaporation est le processus par lequel un liquide passe à l'état gazeux sous l'effet d'un apport d'énergie. La chaleur à ce processus est extraite de la surface de l'objet sur lequel l'évaporation se produit et celui-ci se refroidit.

Pour que la température corporelle demeure stable lorsque la température ambiante est basse, la chaleur dégagée par le corps au repos ou par l'exercice ou le frisson (M) doit correspondre à la perte de chaleur par les mécanismes R, C, K et E ou par une combinaison de ceux-ci, R+C+K+E=M.

Plusieurs facteurs influencent la quantité de chaleur transférée par R,C,K et E. Les plus communs sont : la surface de contact où se produit le transfert de chaleur; le gradient de température entre l'organisme et le milieu ambiant et le mouvement relatif du fluide (air ou eau) dans lequel se trouve l'organisme. Ceci explique pourquoi une personne se refroidira plus vite si elle se trouve dans une eau froide (gradient), si elle est partiellement plutôt que complètement immergée (surface), si elle se trouve dans une eau agitée plutôt que calme (mouvement du fluide), si elle se déplace ou demeure immobile (mouvement relatif du fluide).

Dans l'eau, la chaleur est dirigée vers les molécules d'eau en contact avec la peau (« couche limite »), ces molécules sont réchauffées et montent (convection), et sont remplacées par des molécules plus froides. Ainsi, dans l'eau seulement deux des quatre principaux mécanismes de transfert de la chaleur peuvent être à l'oeuvre et la déperdition de chaleur se fait essentiellement par convection et par conduction. Malgré tout, la température d'une personne nue se trouvant dans l'eau froide chutera environ quatre fois plus rapidement que si elle se trouvait dans l'air, à la même température ambiante. Cela tient au fait que la conductivité thermique de l'eau est 25 fois supérieure à celle de l'air et sa capacité calorifique (capacité thermique spécifique par volume) est d'environ 3 500 fois supérieure à celle de l'air. Par conséquent, l'eau parvient beaucoup mieux à extraire la chaleur du corps. (La capacité calorifique s'obtient en multipliant la chaleur spécifique d'une substance par sa densité. Cela représente la quantité de chaleur nécessaire pour élever la température d'un volume donné d'eau de 1 °K. À 37 °C, la capacité calorifique de l'eau est 3 431 fois supérieure à celle de l'air.) En outre, dans l'eau, contrairement à ce que l'on observe dans l'air, la surface où se fait le transfert de chaleur vers le milieu ambiant est presque de 100 %. C'est pourquoi l'eau froide est si dangereuse. Suivant la même logique, l'eau chaude est un très bon moyen de réchauffer les victimes d'hypothermie.

Au bout de trente minutes d'immersion ou plus, l'hypothermie peut provoquer la mort. Ce phénomène tient au fait que la chaleur spécifique de l'eau est 1 000 fois supérieure à celle de l'air et sa conductivité thermique est environ 25 fois supérieure à celle de l'air. Ainsi, lorsqu'un corps est immergé dans une eau à une température inférieure à la température corporelle (37 °C), l'organisme se met en hypothermie (abaissement de la température) à un rythme lié à plusieurs facteurs :

  • l'écart de température
  • l'isolation assurée par les vêtements
  • le rythme d'agitation de l'eau
  • la production de chaleur par le corps par les frissons et l'exercice
  • le rapport entre la masse corporelle et la surface de contact
  • l'épaisseur du tissu adipeux sous-cutané
  • la condition physique
  • l'alimentation du sujet avant l'immersion
  • le comportement physique et posture corporelle dans l'eau

Lorsque la température interne du corps chute, le sujet devient inconscient. Deux facteurs peuvent entraîner le décès – la noyade due à la perte de la capacité à réagir et l’arrêt cardiaque. Le décès consécutif à la noyade chez la personne légèrement vêtue, même munie d'une veste de sauvetage, survient environ une heure après l'immersion dans une eau à 5 °C ou deux heures après l'immersion si la température de l'eau est de 10 °C ou en l'espace de six heures ou moins si la température est de 15 °C (référence 57).

Si la température interne du corps continue de baisser, le décès survient généralement par suite d'un arrêt cardiaque lorsque la température corporelle chute en deçà de 24 °C. La plus basse température de survie jamais enregistrée chez une personne victime d'une hypothermie accidentelle est de 13,7 °C (référence 51). Cependant, après une hypothermie provoquée lors d’une intervention chirurgicale, on signale un cas de réanimation chez un sujet dont la température interne était de 9 °C (référence 122).

La première courbe classique de survie a été publiée par Molnar en 1946 (figure 2, référence 115). ElIe intègre les données recueillies auprès des prisonniers de Dachau (référence 4). D’autres courbes ont été ultérieurement réalisées par Hall (1972) (référence 65) ainsi que par la Société canadienne de la Croix-Rouge, à la lumière des travaux menés par le professeur Hayward (1975, 1977, 1984) de l'Université de Victoria (figure 3, références 69, 70, 71 et 73).

Hayes et ses collaborateurs (1987) ont, par la suite, publié une courbe prévisionnelle de survie en se fondant sur le modèle de survie en eau froide du professeur Eugene Wissler (figure 4) (référence 67). S’inspirant de ces prévisions et de travaux antérieurs, Tikuisis (1995, 1997) a publié les plus récentes prévisions de la durée de la survie en mer à partir des rythmes de refroidissement corporel observés (références 149 et 150).

Figure 2 (d'après Molnar 1946) – Durée d'immersion des survivants de naufrages dans des eaux océaniques de températures diverses.

Figure 2 (d'après Molnar 1946) – Durée d'immersion des survivants de naufrages dans des eaux océaniques de températures diverses.

(Les pastilles noires renvoient à la température de l’eau de mer tirée du World Atlas of Sea Surface Temperatures, selon la date et le lieu du naufrage ou du sauvetage. Chaque point indique l'existence d'au moins un survivant.)

Hours of immersion = Durée d'immersion

Water T. Measured = Température de l'eau mesurée

From Atlas = Température de l'eau tirée de l'Atlas

Temperature of sea water = Température de l'eau de mer en °F.

Figure 3 – Survie en eau froide (Croix-Rouge canadienne)

Figure 3 – Survie en eau froide (Croix-Rouge canadienne)

Cold Water Survival = Survie en eau froide

Hours = Durée d'immersion (heures)

Slim chances..= Les chances de survie sont minces – décès

Possible to Survive = La victime survivra peut-être si on lui porte secours; elle est faible et ne peut généralement pas s'aider elle-même

Strong possibility = La victime a de fortes chances de survivre si elle est secourue; elle peut généralement s'aider elle-même

Source : Survie en eau froide, La Société canadienne de la Croix-Rouge

Figure 4: Estimation de la durée de survie contre température de la mer pour différents niveaux d'isolation avec des vêtements en état d'immersion (d'après le modèle de Wissler, modifié par Hayes, 1987).

Figure 4: Estimation de la durée de survie contre température de la mer pour différents niveaux d'isolation avec des vêtements en état d'immersion (d'après le modèle de Wissler, modifié par Hayes, 1987).

Estimated Calm Water survival… = Estimation de la durée de survie en eau calme : heures

Insulated Suit with dry clothing… = Combinaison doublée avec sous-vêtements secs (0,70 clo)

Membrane suit with dry… = Combinaison légère avec sous-vêtements secs (0,33 clo)

Insulated suit with 1 litre leakage = Combinaison doublée avec infiltration d’un litre d’eau (0,50 clo)

Membrane suit with 1 litre leakage = Combinaison légère avec infiltration d’un litre d’eau (0,16 clo)

Working clothes = Vêtements de travail uniquement (0,06 clo)

Water temperature = Température de l'eau en degrés celcius

Les travaux d’Oakley et de Pethybridge (1997) (figure 5) (référence 126) contiennent un résumé des courbes prévisionnelles actuelles. Ils ont permis d’établir que l’on pouvait prolonger la durée de survie si le survivant demeurait immobile dans l’eau au lieu de tenter de nager pour conserver sa chaleur. De plus, l’adoption d’une position foetale, les jambes serrées et les bras le long du corps ou croisés sur la poitrine, contribue à accroître la durée de survie (références 5, 53, 71, 89 et 125). Ces courbes prévisionnelles reposent toutes sur la prémisse que la personne qui utilise ces prévisions est disposée à admettre l’hypothèse que le décès est attribuable à l’hypothermie. Elles sont toutes fondées sur le délai qui précède la perte de sa capacité à réagir.

Figure 5 : Estimation du nombre de périodes d'immersion (en heures) à différentes températures qui devraient entraîner « vraisemblablement un décès ». (D'après Oakley et Pethybridge (1997)

Temp. de l’eau Molnar, 1946 (référence 115) Keatinge 1969 (référence 92) Nunnely & Wissler, 1980 Allan, 1983 (référence 5) Lee et Lee 1989
C 2,3 0,9 1,1 1,5 1
10°C 4 S.O. 2,6 2,5 3
15°C S.O. 4,5 3 9 7

Si la personne immergée a survécu au deux premiers stades de l'immersion, c'est-à-dire le choc dû au froid et l'épuisement à la nage, le dernier obstacle à franchir est l'hypothermie. On sait maintenant que l'hypothermie pourrait ne pas être la cause du décès. Ces courbes doivent être utilisées avec prudence. Comme le signalait Golden en 1996 (référence 57), les courbes prévisionnelles de survie de 50 % pour des personnes entièrement habillées dans l'eau et portant des gilets de sauvetage est de une heure à 5 °C, de deux heures à 10 °C et de six heures à 15 °C. Toutefois, ces chiffres sont difficiles à valider en laboratoire où la température du corps ne peut descendre que de deux à trois degrés au cours d'une période équivalente. Il doit y avoir une autre cause du décès. Golden a expliqué qu'un survivant conscient dans l'eau de mer doit faire l'effort physique de se garder dos aux vagues, mais lorsqu'il devient faible physiquement par le refroidissement des muscles, dans un état de semi-conscience et que son instinct de survie faiblit, ce qui peut se produire lorsque la température corporelle centrale baisse d'environ 2 à 3 °C, la victime se tourne face aux vagues et se noie. Il a également fait ressortir le point que le décès par noyade se produira beaucoup plus vite si la victime ne porte pas de gilet de sauvetage (figure 6) (référence 54).

Figure 6 : Courbe empirique établissant la corrélation entre la détérioration de l’état de conscience et la durée d’immersion d’un corps avec (B) et sans (A) gilet de sauvetage. Courtoisie du professeur Frank Golden

Figure 6 : Courbe empirique établissant la corrélation entre la détérioration de l’état de conscience et la durée d’immersion d’un corps avec (B) et sans (A) gilet de sauvetage. Courtoisie du professeur Frank Golden

Level of Consciousness = Degré de conscience

Curve A NEGATIVE LIFEJACKET = Courbe A Sans gilet de sauvetage

Curve B WITH LIFEJACKET = Courbe B Avec gilet de sauvetage

FULLY CONSCIOUS = Pleinement conscient

SEMI CONSCIOUS = Demi-conscient

UNCONSCIOUS = Inconscient

CARDIAC ARREST = Arrêt cardiaque

Time = Durée

Markle (1991) donne plusieurs exemples classiques de mort par hypothermie dans de l'eau à une température inférieure à 15 °C dans son rapport de la garde côtière américaine sur les dispositifs de sauvetage pour de petits bateaux de passagers (référence 106).

COMET, mai 1973

Le COMET avait 27 personnes à bord lorsqu'il a coulé dans le Block Island Sound, au Rhode Island, environ sept milles au large des côtes dans une eau à 48 °F [9 °C]. Le COMET n'avait pas de RLS à bord et le seul dispositif de sauvetage était un engin flottant pour 20 personnes. Près de 15 survivants s'étaient tenus après l’engin flottant et deux ou trois sont montés à bord d'un canot pneumatique inondé pour se rendre jusqu’à l’engin flottant. Six autres ont pu s’agripper à une épave flottante de 8 pi sur 10 pi. Presque tout le monde à bord portait un gilet de sauvetage au moment de l'abandon du navire. Les deux ou trois personnes qui n’ont pas pu revêtir le gilet de sauvetage ont pu utiliser soit l’engin flottant soit l'épave. Le premier décès s'est produit dans le canot pneumatique environ une demi-heure après le naufrage. Les décès ont continué jusqu’à ce que les secouristes arrivent sur les lieux de l'accident quatre heures plus tard. Au total, 16 personnes sont mortes pendant cet intervalle.

JOAN LA RIE lll, octobre 1982

Le JOAN LA RIE lll avait 22 personnes à bord et a coulé environ huit milles au large des côtes du New Jersey dans une eau à 53 °F [11,6 °C]. Les dispositifs de sauvetage existants étaient un engin flottant pour sept personnes et un flotteur de sauvetage pour 15 personnes. La plupart des passagers se reposaient dans la cabine lorsque le navire a été frappé par une fausse lame, a gîté et a commencé à s'inonder. Deux personnes sont manquantes à la suite de cet accident. Elles se sont peut-être noyées dans la cabine. Les 20 personnes restantes ont pu s'échapper à la mer, mais personne n’a réussi à endosser un gilet de sauvetage. Selon toute apparence, toutes les victimes sauf deux ont réussi à se rendre au flotteur de sauvetage et à l'engin flottant, qui étaient attachés ensemble. Les deux autres personnes sont mortes. Parmi les 18 victimes qui ont réussi à atteindre le flotteur de sauvetage et l'engin flottant, 14 ont survécu et quatre sont mortes dans les 90 minutes qu'ont pris les secouristes pour se rendre sur les lieux.

L’argument selon lequel les radeaux de sauvetage ne sont pas nécessaires parce que les navires qui naviguent près des côtes le jour peuvent s’attendre à être secourus rapidement par d’autres navires n'est pas valable, ni celui que le fait d'avoir à bord une RLS qui devrait accélérer l'arrivée des secouristes. Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, le décès se produira entre 3 et 5 minutes pour ceux qui n’ont pas enfilé un gilet de sauvetage ou par suite d'épuisement à la nage dans les 30 minutes si les personnes ne sont pas habillées adéquatement et n'endossent pas de gilet de sauvetage. Markle (1991) est arrivé exactement à la même conclusion.

Stade 4. Effondrement (collapsus) post sauvetage

Jusqu’à vingt pour cent des décès attribuables à une immersion surviennent au cours de la sortie de l’eau, ou dans les heures qui suivent le sauvetage (référence 57). Ce fait a été constaté pour la première fois en 1875 par Reinke, un médecin rattaché à la police de Hambourg. Celui-ci a consigné les cas de marins qui étaient tombés dans les canaux et dans le port et qui étaient décédés dans les 24 heures suivant leur sauvetage (référence 55). Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands et les Alliés ont observé que certains de ceux qui étaient encore en vie au moment du sauvetage sont décédés peu après. Matthes (référence 109) a décrit le cas de membres d’un équipage aérien repêché, qui avaient été conscients dans l’eau et avaient participé à leur propre sauvetage, qui se sont évanouis et sont décédés peu de temps après. McCance et ses collaborateurs (1956) (référence 42) ont constaté que dix-sept pour cent des survivants de naufrages se trouvant dans une eau à 10 °C ou moins décédaient dans les 24 heures suivant le sauvetage. Aucun des rescapés qui s’étaient trouvé dans une eau à plus de 20 °C n’a perdu la vie.

Lorsque le traversier Wahine a coulé, en 1969, dans le port de Wellington, Mercer (référence 113) a remarqué que douze des 51 personnes décédées étaient en vie au moment du sauvetage, mais sont mortes peu après. Dans l’accident de l’Estonia, en 1994, on a signalé qu'au moins une personne qui était en vie alors qu'elle était dans l’eau, s'est évanouie au moment du sauvetage par hélicoptère, est retombée à l’eau et a perdu la vie. Les articles de Golden sur les naufrages et la survie (référence 55) et l’article de Hervey sur chute secondaire de température (« after-drop ») et le décès consécutif à un sauvetage chez les victimes d’une immersion en eau froide rendent compte d’un nombre imposant de cas d’effondrements post sauvetage (référence 53).

Réactions initiales à l'immersion (stades 1 et 2) – Nouvelles données scientifiques recueillies depuis 1975

Il ne fait plus de doute, maintenant, que plus de la moitié des décès consécutifs à une immersion surviennent lors des deux premiers stades de l’immersion, soit à cause d'un choc dû au froid et d'un épuisement à la nage. Toutefois, comme nous l’avons déjà signalé, les enquêteurs persistent à mettre l’accent sur la cause de l’accident maritime et non sur la cause précise du décès d’une personne. Il est encore difficile d’obtenir des renseignements précis sur le stade où s’est produit un décès consécutif à une immersion, ce qui tient au fait que peu de témoignages ont été recueillis auprès des survivants ou par les enquêteurs. On ne peut que présumer, dans une certaine mesure, de la cause d’un décès à partir d’un compte rendu paru dans les journaux ou des rares informations fournies dans les rapports d’enquête sur les accidents. Ce qui vient compliquer les choses, c’est que les efforts de sensibilisation de la population aux dangers liés à l’immersion en eau froide et à l’hypothermie ont été à ce point couronnés de succès que même les anatomopathologistes indiquent maintenant l’hypothermie comme cause du décès même si les personnes qu’ils ont autopsiées sont en fait décédées des suites d’un choc dû au froid ou d’un épuisement à la nage et de la noyade.

Si le choc dû au froid ou l'augmentation du rythme de la respiration au contact de l’eau froide, est un phénomène connu depuis de nombreuses années (Falk, 1884) (référence 45), ce n’est qu’au cours des 20 dernières années qu’on a engagé une véritable réflexion sur l'importance concrète du phénomène.

Lorsqu’on s’interroge sur la température de l’eau à laquelle il faudrait assurer une protection contre les réactions initiales à l’immersion en eau froide, on sait maintenant que l’état de choc dû au froid commence à se faire sentir lorsque la température de l’eau est inférieure à 25 °C (référence 90) et qu’il culmine à une température variant entre 10 et 15 °C (références 154 et 155). Il s’agit là d’un des éléments qui expliquent les décès qui surviennent dans des eaux à 15 °C bien avant le moment où le prévoient les courbes conventionnelles de survie. Nombreux sont ceux qui pensent maintenant que le danger pressant qui guette des individus par ailleurs bien portants est la détresse respiratoire induite par l’immersion et, par conséquent, leur incapacité à contrôler leur respiration et à retenir leur souffle.

Le fait de nager a des répercussions considérables sur le rythme de refroidissement du corps et peut l'augmenter de 30 à 40 % (référence 92). Tipton et coll. (1999) (référence 160) ont étudié la détérioration de la capacité de nager après que les sujets se sont adaptés au changement de rythme respiratoire consécutif au choc dû au froid du stade 1. Tous les dix bons nageurs ont nagé pendant 90 minutes dans une eau à 25 °C; huit d'entre eux ont terminé leur distance de nage dans une eau à 18 °C. Dans une eau à 10 °C, cinq nageurs ont nagé pendant 90 minutes, quatre d'entre eux ont été retirés de l'eau entre 22 et 50 minutes, presque en état d'épuisement à la nage, et l'un d'eux a été retiré à 61 minutes, près de l'épuisement. Pendant toutes ces périodes de natation, le rythme et la longueur des brasses sont demeurés semblables dans l'eau à 25 °C et à 18 °C, mais dans l'eau à 10 °C le rythme des brasses s'est accru et leur longueur a diminué. Ces changements se sont surtout accentués chez les personnes qui étaient près de l'épuisement. La longueur des brasses a diminué de la moitié au cours des 30 dernières minutes pour un nageur qui a atteint le seuil d'épuisement en 61 minutes.

Simultanément, l'angle moyen de natation est passé d'une moyenne de 18º au début de la période à 24º à la fin de celle-ci. Le nageur qui a atteint le seuil d'épuisement a terminé avec un angle de natation de 35º. Après 15 à 30 minutes dans l'eau froide à 10 °C, les doigts des nageurs se sont écartés et ont commencé à se relever. À la fin des périodes de natation, les nageurs ont rapporté qu'il était devenu de plus en plus difficile à étirer leurs membres et à coordonner leurs mouvements. La force de préhension n'a pas été diminuée par la nage dans une eau à 25 °C, mais dans l'eau à 18 et à 10 °C, elle s'est considérablement affaiblie de 11 % et de 26 %, respectivement.

Wallingford et coll. (2000) (référence 170) ont étudié les facteurs qui limitent la distance de natation en eau froide lorsque la personne porte un vêtement de flottaison individuel. Cinq femmes et douze hommes ont participé à une épreuve de nage dans de l'eau à 14 °C. Les sujets ont nagé en moyenne 889 mètres avant d'atteindre le point d'épuisement à la nage. Aucune corrélation n'a été établie entre la distance nagée et le pourcentage de gras du corps, la capacité aérobique et l'épaisseur du pli cutané abdominal. Cependant, les personnes qui ont nagé la plus grande distance avaient une épaisseur du pli du triceps beaucoup plus grande.

Wallingford et coll. étaient d'accord avec la conclusion de Giesbreicht (1995) (référence 49) selon laquelle la majeure partie de la baisse de performance du bras était attribuable à un refroidissement local du tissu du bras et non à l'hypothermie. L'étude de Wallingford allait à l'encontre de l'hypothèse formulée par Hayward et coll. (1975) (référence 70) selon laquelle l'hypothermie pouvait être responsable de l'incapacité à nager en eau froide lorsque le nageur porte un vêtement de flottaison individuel. Si l'hypothèse de Hayward s'était avérée exacte, les nageurs auraient nagé sur une distance de 2 058 mètres avant de perdre leur capacité à nager. Cela représente plus du double de la distance de 889 mètres couverte par les sujets, soit très longtemps avant l'installation de l'hypothermie (température centrale moyenne de 35,8 °C).

Markle (1991) (référence 106) a judicieusement fait remarquer que les personnes qui s'étaient trouvées dans l'eau avec ou sans matériel de sauvetage sont mortes beaucoup plus rapidement que ne l'indiquaient les courbes prévisionnelles de survie. Cette constatation appuie la théorie de Golden selon laquelle de nombreuses victimes se noient aux stades précoces de l'immersion, soit à cause du choc dû au froid et de l'épuisement à la nage, et non d'hypothermie comme telle. Même si elles survivent assez longtemps au froid, la perte de capacité des muscles attribuable au froid peut empêcher la victime de se maintenir dos aux vagues et, par conséquent, de conserver ses cavités oronasales à l'extérieur de l'eau, ce qui se produit parfois après une chute de température corporelle de 2 à 3 °C. C'est pourquoi il est essentiel, pour se protéger contre l'hypothermie, de porter un gilet de sauvetage ayant de bonnes caractéristiques de maintien en mer, c.-à-d. le redressement automatique, une bonne hauteur de franc bord et un écran facial.

Markle concluait que « les exigences actuelles relatives aux gilets de sauvetage, aux flotteurs de sauvetage et aux engins flottants se sont révélées adéquates dans tous les cas d'accidents étudiés où la température de l'eau était de 15 °C ou moins ». Cela a peut-être été le cas pour cette étude, mais il est toujours possible de mourir d'hypothermie et d'effondrement post sauvetage comme cela s'est produit avec le naufrage du Lakonia en 1965 au large de Madère dans une eau à 17,9 °C (référence 91).

La fourniture d'un engin flottant auquel le survivant s'accroche à l'aide d'un tire-veilles le corps immergé jusqu'au cou dans une eau plus froide que 15 °C n'est qu'une solution de dernier recours si tout le reste n'a pas fonctionné. On se noie très probablement d'un choc dû au froid et d'épuisement à la nage, à court terme, et d'hypothermie et d'effondrement postsauvetage, à long terme. Plus l'eau est froide, plus grandes sont les chances de décès. Encore une fois, comme Markle le signalait clairement, dans le cas de l'accident du Cougar, les deux personnes qui ont réussi à se hisser dans un engin flottant ont été les deux seules à ne pas être hospitalisées. Les autres qui sont demeurées dans l'eau à 13 °C agrippées à l'engin, sont mortes. De même, dans un autre cas signalé par Markle (accident du Zephyr ll), si le dispositif avait été un radeau de sauvetage au lieu d'un engin flottant, la personne n'ayant pas pu revêtir le gilet de sauvetage aurait pu monter à bord et aurait survécu aux quelques minutes passées dans l'eau. Dans cet accident, huit des survivants ont été séparés du bateau. Ils ont décidé de nager jusqu'à une île, un seul était encore vivant six heures plus tard, alors qu'il a appelé à l'aide à peu de distance de la berge.

Cas typique où le décès a été attribué à tort à l'hypothermie

Paradoxalement, comme nous l'avons mentionné plus haut, beaucoup de travail a été fait en matière d'éducation du public à propos de l'hypothermie. En conséquence, les secouristes locaux, les policiers, la Croix-Rouge, les coroners et les anatomo- pathologistes présument toujours qu'un corps repêché dans l'eau froide s'est noyé à cause de l'hypothermie, même si, bien souvent, ce n'est pas le cas. Comme cette hypothèse a été énoncée, on a approfondi la question pour trouver précisément comment, où et quand la victime a réellement perdu la vie. En février 1982, la plate-forme Ocean Ranger a coulé dans des eaux près du point de congélation des Grands Bancs de Terre-Neuve avec la disparition de toutes les 84 personnes qui y travaillaient. Aucune d'elles n'était revêtue d'une combinaison de survie et quelques-unes portaient des gilets de sauvetage. On a attribué les décès à la noyade par hypothermie, même si quelques témoins ont dit que beaucoup de personnes sont mortes après seulement quelques minutes d'immersion dans l'eau.

Voici le témoignage du capitaine du Seaforth Highlander (référence 118).

C'est à ce moment, que l'embarcation de sauvetage a commencé à chavirer à bâbord, très lentement, comme s'il s'agissait d'un film au ralenti. Les hommes qui se tenaient debout sur le radeau ont été projetés à la mer. Le radeau est demeuré renversé. Je crois que pendant le renversement du radeau de sauvetage, le câble qui le retenait au bateau s'est sectionné. Après le chavirage, le radeau se trouvait à environ 12 pieds du Seaforth Highlander et je pouvais voir, selon moi, huit ou neuf hommes aggripés au bateau dans l'eau. Je pouvais voir tous ces hommes. Ils portaient tous des gilets de sauvetage et étaient tous munis d'un voyant lumineux… Nous étions toujours à côté du radeau de sauvetage et après une minute et demie ou deux minutes environ – c'est très difficiles à établir exactement – les hommes qui étaient accrochés au bateau ont commencé à lâcher prise et à glisser le long du côté bâbord. À ce moment-là, j'ai crié par le mégaphone à l'officier sur le pont de lancer par-dessus bord un radeau de sauvetage à l'eau. J'ai vu les hommes se précipiter vers le radeau sur le pont, ils l'ont lancé par-dessus bord et le radeau s'est gonflé juste à côté des hommes qui se trouvaient dans l'eau. Aucun des hommes dans l'eau n'a tenté un geste quelconque pour s'agripper au radeau. Aucun effort n'a été fait par aucun des hommes qui se trouvaient dans l'eau. Apparamment aucun des hommes n'a tenté un geste quelconque pour atteindre les tireveilles que mes hommes leur avaient lancés après le chavirement du bateau. J'ai vu une bouée de sauvetage accrochée au bout d'un tire-veilles tomber tout près des hommes qui s'agrippaient au bateau et ils n'ont fait aucun effort pour l'attraper. À ce moment-là certains hommes dérivaient vers le côté gauche du navire, mais le radeau de sauvetage se trouvait encore à bâbord et deux ou trois hommes s'y agrippaient toujours. Ils étaient très proches de mon hélice bâbord, j'ai donc dû l'arrêter pour éviter que des hommes ne soient happés par l'hélice… J'ai manoeuvré le navire pour le replacer en amont du radeau et je me suis approché du radeau, des hommes et des gilets de sauvetage qui flottaient. Il n'y avait aucun signe de vie. Nous avons pu voir tous les hommes flotter, la tête dans l'eau, certains d'entre eux avaient les bras tendus, ne montrant aucun signe de vie et les hommes sur le pont essayaient de récupérer les corps.

Dans ce cas-ci, il est évident que la mort s'est produite à cause du choc dû au froid et, peut-être, d'un épuisement à la nage, mais elle ne peut certainement pas être attribuée à l'hypothermie.

Capacité de retenir son souffle et de contrôler le rythme de sa respiration

Il s’agit de deux facteurs extrêmement critiques pour toute personne qui quitte un bateau pour se retrouver en eau froide. Si elle porte des vêtements secs en quittant le bateau dans un radeau de sauvetage, le problème ne se pose pas. Par contre, si elle se retrouve en eau froide en quittant le bateau, à moins d’être physiquement et mentalement préparée à faire face à l’état de choc dû au froid et d’être protégée par des vêtements de survie, un gilet de sauvetage et un capuchon anti-éclaboussures, elle risque de se noyer dans les instants qui suivent l’abandon en raison de son incapacité à contrôler sa respiration dans les trois premières minutes consécutives à l’immersion. Ce qui fait problème, c’est non seulement l’incapacité de retenir son souffle, mais aussi l’incapacité, lorsqu’on se retrouve dans une eau agitée, de contrôler sa respiration et de la coordonner avec le mouvement des vagues. C’est un scénario typique qui s'applique à des passagers à bord d’embarcations ou de navires de croisière qui parcourent les lacs et les rivières du Canada au printemps et au début de l’été.

Sterba et ses collaborateurs (1979) (référence 142) ont étudié la capacité de rétention du souffle chez les êtres humains, dans une eau dont la température se situait entre 15 et 35 °C. Ils sont parvenus à la conclusion qu’à une température de 15 °C, la capacité de rétention du souffle était environ 30 % de celle observée à l'extérieur de l'eau.

Hayward et ses collaborateurs (1984) (référence 74) ont clairement fait ressortir l’existence d’une relation inverse entre la température de l’eau et la capacité de rétention du souffle. Ainsi, en cas d’immersion dans une eau à 25 °C, la durée moyenne de la rétention du souffle est de 38 secondes, alors que dans une eau à 15 °C, 10 °C et 5 °C, elle est de 28, 24 et 19 secondes, respectivement. Ils ont conclu que la durée de la rétention du souffle dans une eau à moins de 15 °C était de 25 à 50 % de celle observée avant la submersion. L’extrémité supérieure de leur courbe prévisionnelle a été récemment validée par Cheung et ses collaborateurs (2001) (référence 35) au terme d’une expérience menée dans une eau à 25 °C, auprès de 228 sujets. La durée moyenne de rétention du souffle observée était de 39,8 ± 21,1 secondes.

Potentiel pour une arythmie cardiaque

Tipton (1989) (référence 153) avait déjà documenté les réactions cardiorespiratoires initiales à une immersion en eau froide, c.-à-d. l'augmentation considérable du rythme cardiaque et de la pression sanguine dans les trois premières minutes de l’immersion. Ensuite, en 1994, Tipton et ses collaborateurs ont étudié la réaction cardiaque à une submersion dans une eau à 5 et à 10 °C (référence 157). L'arythmie ectopique (pulsations cardiaques irrégulières) a été observée chez 11 des 12 sujets dans 29 des 36 submersions. Ce phénomène s'est produit immédiatement après que le sujet cesse de retenir son souffle, c'est-à-dire juste après avoir sauté dans l'eau et lorsqu'il doit prendre une respiration profonde. Cette arythmie était bénigne dans la plupart des cas (c.-à-d. elle a été de courte durée, d'origine supraventriculaire et ne produisant aucun symptôme). Cependant, cela pourrait ne pas être le cas pour une population de touristes plus âgés qui devraient avoir à abandonner un navire en eau froide, comme dans le fleuve Saint-Laurent ou dans l'un des Grands Lacs. Pour les personnes susceptibles d'avoir un problème de circulation cardiaque, le coeur réagira probablement très fortement à une immersion soudaine en une eau froide à 10 °C, ce qui peut causer un arrêt cardiaque ou la mort. L’immersion soudaine en eau froide jusqu’au cou rend le coeur encore plus susceptible d’arythmie en raison de l'augmentation de la production d’hormones de stress (c.-à-d. adrénaline, noradrénaline). La fréquence de cette arythmie est encore plus élevée lorsque le visage est dans l'eau.

Dextérité manuelle

Il y a maintenant des études qui ont été faites sur la perte de tactilité en eau froide au cours des 10 à 15 premières minutes d'immersion (référence 78). Pendant cette période, l'eau froide paralyse les membres, particulièrement les mains. Ce qui peut rendre impossible toute tentative d'autosauvetage. À elles seules, ces études renforcent l'idée de la possibilité de périr avant l'hypothermie.

La capacité d’exécuter des manoeuvres comme actionner le dispositif de gonflage du gilet de sauvetage (une fois endossé), monter sur un radeau de sauvetage, s’agripper à un tire-veilles ou lancer une fusée dépend de la dextérité manuelle et de la force de préhension. La capacité du muscle à produire de la force est réduite lorsque sa température est inférieure à 27 °C, ce qui peut survenir en 20 minutes seulement, au contact d’une eau à 12 °C (référence 16). Vincent et Tipton (1988) (référence 151) ont montré que la force de préhension volontaire maximale de sujets immergés dans une eau à 5 °C, les mains ou les avant-bras non protégés, était réduite de 16 % et 13 %, respectivement, et que le port de gants réduisait considérablement cette force de 16 % dans l’air, et que sous l’effet combiné du port de gants et de l’immersion dans l’eau, la perte était de 31 %. Les études ont aussi mis en évidence que la force de préhension des mains pouvait être réduite de 60 % (références 36, 37, 60 et 81), la dextérité manuelle, de 30 % (références 48, 95 et 148), et que la vitesse de flexion des doigts diminuait de 15 à 25 %. Une récente étude effectuée par Heuss et ses collaborateurs (1995) (référence 78) présentait des critères minimaux de température pour assurer la sécurité et la performance des mains – température de la peau de 15 °C, température des nerfs de 20 °C et température des muscles de 28 °C.

Le naufrage du Hudson Transport le jour de Noël de 1981 dans des eaux glacées, au large du golfe Saint-Laurent, est un exemple type de cas où le refroidissement des extrémités a contribué au décès de cinq matelots (référence 80).

Le radeau était surchargé. Il faisait nuit noire. Les lumières du pont venaient de s’éteindre. Ils pouvaient entendre l’air qui fuyait. Ils pouvaient sentir l’eau glacée dont le niveau ne cessait de monter autour d’eux. Un état de panique s’empara de tous les hommes. Six d’entre eux réussirent à regagner le pont. Le capitaine et Kennedy les aidèrent à grimper tant bien que mal sur le côté du navire... On peut s’imaginer dans quelle mesure leur situation était désespérée si l’on considère que certains étaient à ce point frigorifiés au contact du vent et de l’eau qu’ils ont utilisé leurs genoux et leurs coudes, plutôt que leurs mains et leurs pieds, pour grimper à l’échelle. Cinq autres… sont tombés à l’eau et n’ont pas été retrouvés. Certains avaient peut-être simplement trop froid pour être en mesure de monter dans l’échelle...

Les passagers devraient-ils porter des gilets de sauvetage avant l'abandon du navire?

Cette question a été posée à la suite de plusieurs naufrages rapides. Parmi les cas qui ont particulièrement retenu l’attention figurent le naufrage du MV George Prince (1976) (référence 163) dans le fleuve Mississippi, où 76 personnes ont perdu la vie; le naufrage du USCGC Cuyahoga (1978) (référence 164) dans la baie de Chesapeake, où 11 personnes ont perdu la vie; le naufrage du Marchioness (1989) (référence 105) dans la Tamise, en Angleterre, où 51 personnes ont péri et le naufrage du MV Miss Majestic (1999) (référence 165) sur le lac Hamilton, en Arkansas, où 13 personnes ont perdu la vie. Le problème constaté dans chacun de ces accidents est que de nombreuses personnes ont été coincées entre les ponts. Le port d’un gilet de sauvetage à matériau insubmersible aurait entravé davantage les gestes qu’ils auraient pu tenter pour quitter le navire. Quoi qu’il en soit, le port d’un gilet de sauvetage a été indispensable à la survie de ceux qui se sont retrouvés à l’eau et dans l’obscurité, dans deux des accidents.

Autrement dit, si l’on doit réglementer le port du gilet de sauvetage par les passagers à bord de navires ne pouvant se doter d’un radeau de sauvetage, il faut que le gilet soit gonflable. Les gilets gonflables actuels sont un excellent dispositif de sauvetage; ils sont confortables, discrets et fiables. Les Européens s’en servent depuis des années dans la navigation de plaisance et la navigation commerciale pratiquées sur leurs lacs, leurs rivières et leurs canaux. Le Canada a simplement tardé à faire adopter de nouvelles mesures législatives en la matière et ce n’est que depuis cinq ans que l’usage de ces gilets a commencé à se répandre.

L’argument invoqué par les exploitants de navires, à savoir que le coût d’achat et de maintien de ces dispositifs est élevé, n’est valable qu’en partie. En fait, à partir du moment où les exploitants commenceront à les utiliser et où les passagers s’habitueront à les porter, le niveau de confiance quant à leur utilité augmentera, leur coût d’achat diminuera (sous l’effet d’un accroissement de la demande), tout comme leur coût d’entretien, puisque la population commencera à faire attention à un excellent dispositif qui peut lui sauver la vie. Les deux enfants qui ont péri lors de l’accident du True North II auraient vraisemblablement été bien vivants aujourd’hui s’ils avaient revêtu un bon gilet gonflable lorsqu’ils sont montés à bord du navire.

Résumé du chapitre 1

Le présent chapitre analyse les points essentiels concernant la physiologie d'une immersion soudaine en eau froide par accident.

  • Il y a à peine cinquante ans, nul ne comprenait vraiment pourquoi les personnes immergées en eau froide décédaient. Le phénomène était attribué à une incapacité à demeurer à la surface de l'eau et était associé à des termes vagues tels que l'« exposition ». Personne non plus n'était particulièrement préoccupé par la constance des pertes en vies humaines. On acceptait simplement ce fait comme étant un risque professionnel et la fatalité.
  • Les premières tentatives pour sauver les marins victimes du naufrage de leur navire ont été de leur fournir des objets pour flotter dans l'eau plutôt que sur l'eau.
  • La mort peut se produire au cours de l'un des quatre stades d'immersion :
  • Stade 1 : Choc dû au froid (3 à 5 minutes)
  • Stade 2 : Épuisement à la nage (3 à 30 minutes)
  • Stade 3 : Hypothermie (après 30 minutes)
  • Stade 4 : Effondrement post sauvetage (pendant ou après le sauvetage)
  • Même si les quatre stades étaient connus depuis la Seconde Guerre mondiale, les stades 1 et 2 n'étaient considérés que d'intérêt purement théorique. En conséquence, les organismes de réglementation, les établissements d'enseignement et les fabricants de combinaisons de survie ont concentré leurs efforts pour protéger l'être humain de l'hypothermie. En fait, sur ce plan, ils ont fait du très bon travail.
  • Même s'il existe des programmes de formation bien établis, de bonnes réglementations et du matériel de sauvetage amélioré, il reste toujours qu'il se produit près de 140 000 décès en mer chaque année. Ce qu'on a négligé est l'importance comme cause de décès des deux premiers stades – le choc dû au froid et l'épuisement à la nage. La gravité de l'effet du choc dû au froid est directement proportionnelle à la température de l'eau qui oscille entre 10 et 15 °C.
  • Les profanes et les enquêteurs d'accidents sont souvent étonnés d'apprendre que certaines personnes ne survivent pas à une immersion prolongée, même si elles se situent théoriquement dans les limites « sûres » des courbes prévisionnelles de survie actuelles. Ces personnes ne meurent pas d'hypothermie proprement dite. Leur décès est attribuable à une diversité de problèmes parmi lesquels une hypothermie modérée suffit à leur faire perdre leurs capacités physiques et leur volonté à se maintenir dos aux vagues. Par conséquent, elles inhalent la vague suivante et perdent la vie en se noyant même si elles portent un gilet de sauvetage.
  • Compte tenu de toutes les recherches qui ont été effectuées sur des accidents en eau froide, il appert qu'une immersion soudaine en eau froide, c'est-à-dire à une température inférieure à 15 °C, est très dangereuse et qu'elle devrait être évitée dans la mesure du possible. On a démontré que les capacités d'un nageur en eau tempérée n'ont rien à voir avec ses capacités en eau froide. La décision consciente de nager (et de se sauver) ou de flotter dans l'eau (et être rescapé) ne doit pas être prise à la légère sans avoir évalué les avantages et les inconvénients. Dans une eau dont la température est inférieure à 15 °C, les membres d'équipage et les passagers doivent abandonner le navire au sec. S'il n'est pas possible d'arrimer un radeau de sauvetage sur un petit bateau, les passagers doivent alors porter en tout temps un gilet de sauvetage moderne et gonflable.


1)Dans l'ensemble du rapport, la flottabilité sera indiquée en livres impériales, en kilogrammes ou en newtons en fonction de l'année de l'essai et de la nomenclature actuelle. (1 kg = 2,2 lb = 9,8 newtons)

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